dimanche 21 février 2010

La première fiction

On pourrait presque dire que le mythe de l'Atlantide raconté par Platon dans est l'argument de la première histoire de SF jamais écrite. Dans le mythe platonicien, l'Atlantide est une île située au-delà du détroit de Gibraltar, gouvernée par des rois dont la capitale est cernée de remparts et de canaux. Selon Platon, l'Atlantide aurait fait la guerre à la Cité d'Athènes avant d'être vaincue, puis plus tard submergée en un jour et une nuit, donnant ainsi son nom à l'Océan Atlantique. Le mythe a rencontré un tel succès qu'il a été repris sous différentes formes, dont certaines réinterprétées (si l'on pense par exemple à la légende de la ville d'Ys), et ce jusqu'à l'époque actuelle. On parle d'Atlantides (au pluriel) dans un nombre considérable de publications de fiction. Parfois même dans des publications qui ne sont pas de la fiction. Et parfois encore, dans ce même cas, dans des publications sérieuses. Mais c'est encore plus rare. L'Atlantide de Platon était vouée au dieu Poséidon tout comme la Cité d'Athènes l'était à la déesse Athéna. Le parti-pris retenu par les utilisateurs du mythe de l'Atlantide est donc souvent celui d'une civilisation liée à la mer, ce qui favorise les interprétations "sérieuses" selon lesquelles l'Atlantide ne serait que l'image mythifiée de la thalassocratie minoenne, laquelle exerçait une hégémonie sans doute oppressante sur la mer Egée.

Le manga Dossier A est le fruit d'un travail très novateur. Les personnages mènent une véritable enquête archéologique autour d'une énigme : Heinrich Schliemann, l'homme ayant mis au jour le site de la ville de Troie, aurait découvert pendant ses fouilles une figurine marquée d'une inscription l'ayant mis sur la piste de la véritable Atlantide. C'est ce qu'un homme d'affaires allemand apprend à ses invités, six personnes masquées en dieux grecs, desquelles il requiert une participation à une campagne d'exploration destinée à mettre au jour l'Atlantide. Ces intentions suffisent pour le faire assassiner peu après par un mystérieux homme dissimulant son identité sous une reproduction du masque mortuaire d'Agamemmnon. Dans le même temps, deux autres des participants à la réunion sont eux aussi assassinés : de toute évidence, quelqu'un ne veut pas qu'il y ait d'enquête au sujet de l'Atlantide... La fille de l'homme d'affaires allemand s'associe à un ex-archéologue japonais, discrédité par un scandale, pour marcher sur les traces de Schliemann et mettre peut-être au jour ce qu'il n'a pu découvrir.

Dossier A fait de l'Atlantide le sujet d'une véritable enquête policière. Le protagoniste principal du manga, scientifique en rupture de ban mais toujours réfléchi et sceptique, accepte bon gré mal gré de partir à la recherche des indices laissés par Schliemann et de reconstituer ses découvertes. La résolution de l'énigme principale l'emmène ainsi sur les traces de Marco Polo. Des énigmes secondaires viennent faire progresser sa réflexion - ou celle d'autres protagonistes, le manga étant soutenu par une gamme variée de personnages qui ont presque tous le besoin, à un moment ou à un autre, de résoudre des énigmes pour faire avancer l'intrigue. L'ensemble témoigne d'une abondante documentation et le lecteur lui-même documenté saura saisir plus d'un clin d'oeil. Certaines situations se caractérisent par un humour plus que convenable, d'autres par de l'action crédible, et toutes s'enchaînent avec beaucoup de naturel, très bien servies par un dessin facile d'accès au néophyte. Il s'agit donc d'un divertissement de qualité, qui laisse à présager une grande série à suivre.
Share/BookmarkWikio Voter !

vendredi 19 février 2010

Pilier de l'Âge d'Or

Il fut un temps où l'un des "visages" de Fondation, en France - ou en tout cas, de l'une de ses éditions de poche - était celui de cette couverture, celle du premier tome de la série. Si je l'ai choisie comme illustration, c'est pour deux raisons. La première est affective car c'est ce livre que j'ai tenu en mains lorsque j'ai découvert Fondation, un an après Dune. La deuxième est qu'elle résume à merveille l'intrigue des premiers développements de la série, ce qui devrait vous apparaître évident si vous connaissez l'univers, ou quand vous le connaîtrez.

Fondation est, tout comme Dune, un livre univers. C'est aussi un space-opera. Son argument initial est aussi celui de la perception de l'avenir par certains être humains. Néanmoins, les ressemblances s'arrêtent là tant l'histoire racontée, le style de narration, le parti-pris de chaque auteur et enfin l'époque de publication diffèrent. Commençons par ce dernier point : Dune est un roman des années 1960, Fondation est un roman du début des années 1940. Vingt années d'écart qui représentent un véritable univers. Isaac Asimov, lorsqu'il commence à écrire Fondation, est préoccupé par l'avenir d'un monde en guerre. Pourtant, il ne choisit pas de parler d'une Galaxie en guerre. Il parle plutôt d'un empire galactique déclinant, et encore, dont le déclin n'est perçu que par certains mathématiciens, les psychohistoriens. Ce déclin annonce une chute et cette chute représentera pour l'espèce humaine une période de barbarie longue de trente mille ans. Afin d'éviter ce désastre, le psychohistorien Hari Seldon met en place le projet Fondation : aux deux extrémités de la Galaxie, seront installées deux Fondations dont le but sera de sauvegarder la civilisation, ce qui permettra de réduire la durée de l'interrègne à mille ans. La conclusion est claire : la civilisation est menacée dans le monde où vit Isaac Asimov, mais il pense que les efforts humains payeront toujours et que la civilisation finira par l'emporter.

Isaac Asimov est donc optimiste quant à l'avenir à long terme de l'humanité. C'est d'ailleurs l'une des constantes de son oeuvre. Frank Herbert, en revanche, est beaucoup plus ambigu. Tout le Cycle de Dune est traversé par une peur profonde de l'avenir, dont certains personnages ont une connaissance sans toujours être capables de le modifier. On est donc ici dans un parti-pris différent et l'on aurait envie de dire que si Asimov pense encore que la science peut, à terme, régler l'ensemble des problèmes, Herbert quant à lui n'y croit plus. Ce parti-pris d'Asimov s'exprime aussi dans le choix de sa méthode narrative. Le personnage de Hari Seldon constitue l'épine dorsale de tout le Cycle de Fondation originel. Il n'agit pourtant que dans la toute première nouvelle. Car le Cycle de Fondation est, au départ, une série de nouvelles qui s'allongent peu à peu au fur et à mesure que le temps passe. En tout, le début du Cycle recouvre neuf nouvelles relatant les trois premiers siècles et demi de l'histoire de la Fondation. Ces neuf nouvelles, qui furent rassemblées en une trilogie (Fondation, Fondation et Empire, Seconde Fondation) ont été suivies bien plus tard, dans les années 1980, par deux romans reprenant un même fil narratif se déroulant un peu plus d'un siècle après la fin de Seconde Fondation. Le parti-pris optimiste d'Isaac Asimov reste le même, cependant, les raisons de son optimisme ne sont plus les mêmes, car sa vision du lointain avenir de l'humanité change un peu. Fondation Foudroyée puis Terre et Fondation, les deux derniers romans du Cycle, lui permettent aussi de rattacher la série à son Histoire des temps futurs et en particulier d'y expliquer l'absence totale, ou presque, des robots qui caractérisent toute son oeuvre. Différence de style d'écriture aussi car Isaac Asimov se concentre désormais sur les péripéties d'un seul personnage, celui de Golan Trevize, archétype du héros-pilote de vaisseau spatial-beau gosse à la cool-tête à claques. Mais comme on est chez Asimov, il va s'en prendre, des claques.

La Trilogie de Fondation (le Cycle moins les deux derniers romans, si vous avez bien suivi) constitue l'un des monuments de l'Âge d'Or de la SF. Ce n'est pas le premier space-opera de la SF, car un auteur au moins l'a précédé dans ce champ, à savoir Edmond Hamilton, mais c'est un space-opera qui joue un rôle central dans la mythologie du genre. L'empire galactique cesse, après Isaac Asimov, d'être perçu comme éternel. Il est perçu aussi comme l'expression de la destinée manifeste de l'espèce humaine, concept repris et réinterprété par presque tous les auteurs ayant travaillé sur le space-opera par la suite.

On peut donc dire que Fondation, en tant que space-opera, est l'un des mythes... fondateurs du genre. A mon sens, tout lecteur de Dune devrait se pencher aussi sur cet autre grand cycle de SF et méditer cette question : Frank Herbert a-t-il lu Fondation avant d'écrire Dune ?Share/BookmarkWikio Voter !

jeudi 18 février 2010

Thune, épisode 3 : le retour du jet d'ail


Les repreneurs du Cycle de Dune avaient annoncé leurs intentions dans la postface à leur premier volume, La Maison des Atréides : avant d'en arriver au fameux Dune 7 dont ils détenaient le synopsis écrit par Frank Herbert, ils allaient devoir introduire l'ensemble des fils narratifs censés converger dans le "bouquet final". La plupart de ces fils narratifs, selon eux, étaient noués dans le Cycle originel ainsi que dans leurs préquelles. Mais d'autres, en revanche, remontaient à une époque bien plus ancienne, à savoir, celle du fameux Jihad Butlérien évoqué à plusieurs reprises dans le Cycle ainsi que dans les préquelles. Frank Herbert n'avait écrit aucun livre sur le Jihad Butlérien : ils allaient donc devoir le faire à sa place et on allait voir ce que l'on allait voir. Lumineuse justification pour une nouvelle entreprise que l'on pourrait ainsi résumer : après nous avoir infligé une trilogie de préquelles dans l'ensemble moins que passables, ils allaient en écrire une deuxième sur une époque inconnue jusqu'alors de tous les lecteurs de Dune.

The Butlerian Jihad fut l'ouverture de cette nouvelle trilogie, nommée Les Légendes de Dune. Force est de constater que, dès le premier tome, en fait dès le premier chapitre, le ton de l'oeuvre est donné. Les auteurs, de toute évidence, ont vu Terminator. D'un côté, les machines pensantes bien monolithiques, dirigées par une intelligence artificielle globale, Omnius, assistée de quelques rares robots indépendants. De l'autre, les malheureux êtres humains dont certains sont encore libres sur des planètes lointaines et tentent de s'organiser contre les machines pensantes. L'intrigue de ce premier roman est vite résumée : les machines pensantes tentent de s'emparer des derniers mondes aux mains des êtres humains. Une femme enceinte charismatique est capturée sur l'un de ces mondes. Un robot indépendant massacre son nourrisson sur la Terre, ce qui déclenche la révolte des esclaves. Des êtres humains libres viennent à la rescousse et arrivent trop tard pour empêcher le massacre. Du coup, en représailles contre Omnius, ils ne trouvent rien de mieux à faire qu'atomiser la Terre où se passait l'action. Fin du livre.

Bien entendu, le roman n'est pas aussi manichéen qu'il n'y paraît. Il y a des êtres humains qui servent les machines pensantes de leur plein gré. Mais ils vont passer du bon côté, rassurez-vous. Il y a aussi des êtres humains qui finiront par trahir la cause de l'humanité, mais rassurez-vous, ils mourront dans d'atroces souffrances. Il y a aussi les Titans, d'anciens dirigeants humains qui ont fait transférer leur cerveau dans des machines. Soumis bon gré mal gré au bon vouloir d'Omnius, les Titans ne manquent pas une occasion de s'en prendre au pauvre monde mais aussi de comploter contre Omnius. Mais là encore, rassurez-vous, ils ne perdent rien pour attendre. Dans tous les cas, la morale est sauve : le Bien d'un côté, le Mal de l'autre et les limachons seront bien gardés. Pas aussi manichéen qu'il y paraît mais à la fin, on s'y retrouve.

Le plus extraordinaire dans cette histoire est encore le fait que le scénario du premier tome est repris presque à l'identique dans le deuxième, The Machine Crusade. Les êtres humains libres ne font que peu de progrès pendant tout le livre. Les machines non plus. Les comploteurs, salopards et autres traîtres sont bel et bien ceux auxquels on pouvait s'attendre à la sortie du premier livre : le prénom de l'un d'entre eux signifie "démon" en arabe, et compte-tenu de l'arrière-plan culturel choisi par Frank Herbert pour l'univers de Dune, il n'y a presque aucune chance pour qu'il s'agisse d'un hasard. A la fin, les gentils, scandalisés par la goutte d'eau qui fait déborder le vase (on leur a fait croire que leur égérie s'est faite massacrer par le robot indépendant qui avait trucidé son nourrisson et déclenché toute cette pénible histoire), se décident à balancer des armes nucléaires sur chacune des planètes aux mains des machines afin de les éliminer une bonne fois pour toutes. Manque de pot, lorsqu'il s'agit d'atomiser la dernière, il s'avère qu'elle est trop défendue pour que ça soit possible. Cela tombe bien, sinon, ils n'auraient pas pu faire le dernier tome de la trilogie.

Je ne m'étendrai pas sur ce dernier tome. L'ennemi principal, Omnius, étant plus ou moins devenu indisponible, les méchants deviennent les fameux Titans qui ont fait sécession. Il faudra donc les éliminer avant que les braves défenseurs de l'humanité prennent le temps de régler leur compte aux machines pensantes. Bien entendu, elles ne vont pas se laisser faire comme ça et on comprend très bien, à la fin, qu'elles n'ont pas dit "I'll be back" mais que c'est tout comme.

En ce qui me concerne j'ai lu cette trilogie en version originale pour plusieurs raisons. D'abord parce que j'en étais devenu capable au moment où le premier tome est devenu disponible en France. Ensuite pour raisons financières (un livre de poche coûte moins cher qu'un livre relié). Et puis aussi parce que je percevais que, parfois, la traduction dans la trilogie des Maisons n'était pas très fiable. J'en reviens donc aux raisons pour lesquelles un livre peut décevoir : j'ai donc vérifié, de moi-même, que cette impression de déception n'est pas liée à un défaut du travail du traducteur. Le texte original souffre bien des mêmes défauts d'écriture. En d'autres termes, c'est mal écrit, c'est mal raconté, mais en plus, l'histoire est mal ficelée voire même prévisible. Et ça ne s'arrange pas au fur et à mesure des publications. Le rythme de parution même n'est sans doute pas sans poser problème : un livre par an publié en moyenne...

Ce n'est donc qu'après plus de sept ans d'attente que les Duniens ont vu arriver le fameux Dune 7 promis à la fin de La Maison des Atréides. Première surprise : il est arrivé en deux tomes, Hunters of Dune et Sandworms of Dune, publiés à un an d'écart. Deuxième surprise : on ne voit pas pourquoi ces deux tomes sont indispensables une fois qu'on les a lus. En fait, en élaguant les passages inutiles voire grotesques, tels que le paragraphe où les auteurs évoquent un concours de pets entre le ghola du Baron Harkonnen et un Maître Tleilaxu de la Dispersion, il aurait sans aucun doute été possible de ne faire qu'un seul livre au vu de la maigreur de l'intrigue...
Après les préquelles puis les suites (qui étaient censées conclure le Cycle), les auteurs ont annoncé un nouveau projet... Après avoir raconté ce qui se passait avant, puis après, ils se proposaient de raconter ce qui se passe... pendant. Mais, allez-vous dire, ça, Frank Herbert l'a déjà fait. Eh non. Entre les différents tomes du Cycle originel, il y a matière à raconter bien des choses et donc publier de nouveaux livres. Paul of Dune fut le premier tome de cette nouvelle série, racontant des événements situés d'une part entre Dune et Le Messie de Dune, et d'autre part entre La Maison Corrino et Dune. Le style des auteurs ne s'est guère amélioré depuis Sandworms of Dune et souffre des mêmes défauts que ceux déjà relevés auparavant. Le tout pour un livre à l'intérêt discutable (si Frank Herbert a choisi de ne pas l'écrire, c'est sans doute pour une bonne raison). Alors, pourquoi poursuivre ce gâchis encore et encore (le tome suivant, The Winds of Dune, a déjà été publié...) ? Je m'en tiendrai à dire que, de toute évidence, les auteurs se sont attelés à un projet qui les dépasse en talent.

Ainsi se conclut notre saga, mais peut-être pas, en attente de nouveaux développements qui ne manqueront pas d'arriver tôt ou tard. Vous pouvez en retenir une seule chose : la lecture des livres Duniens non écrits par Frank Herbert n'est pas indispensable à la compréhension de l'intrigue. Elle n'est même pas utile. Si vous tenez cependant à les lire, un conseil, faites-le après avoir lu le Cycle originel. Afin de voir la différence. Et si par malheur vous avez commencé par les préquelles... vous verrez aussi la différence.Share/BookmarkWikio Voter !

mercredi 17 février 2010

Le Troisième Frère

Au fil des ans, Pierre Bordage s'est affirmé comme l'un des grands créateurs d'univers français. Depuis Les Guerriers du Silence, une trilogie âgée d'une quinzaine d'années, il s'est frotté à plusieurs genres de SF différents, depuis la novélisation de jeu vidéo (Atlantis) à un futur distopique (Wang) en passant par la fantasy historique (L'Enjomineur, pas lu). Dans tous les cas, on y retrouve une véritable "griffe" Bordage. Les concepts décrits "vont de soi" et on s'y trouve aussitôt immergé, pris dans le fil de la narration sans plus se poser de question. C'est du rêve à l'état pur. Dans le même temps, Bordage est un auteur exigeant vis-à-vis de ses personnages, n'hésitant pas à les meurtrir ou à les mettre en face d'impossibilités, souvent sentimentales, qui parfois viennent à bout d'eux.

Pierre Bordage, en ce moment, est lancé dans un gand space-opera qui promet d'être une pentalogie : La Fraternité du Panca. Dans ce futur éloigné, il existe un mythe selon lequel la Fraternité serait une société secrète de Frères et de Soeurs qui, munis du cakra (une arme mystérieuse tuant par combustion inextinguible de l'énergie vitale) et d'un amnâ (implant mémoriel absorbant la personnalité du Frère ou de la Soeur à son extraction), veillent dans l'ombre sur la pérennité de l'espèce humaine. Lorsqu'un péril menace, la Fraternité forme alors une chaîne pancatvique, c'est-à-dire que cinq Frères ou Soeurs doivent traverser l'espace pour se rencontrer deux par deux. Le Cinquième Frère doit remettre son amnâ au Quatrième, le Quatrième au Troisième et ainsi de suite. Ainsi, muni des cinq amnâs de la chaîne, le Premier Frère pourra venir à bout de la menace. La Fraternité repose sur cinq piliers : le secret, la confiance, l'obéissance aveugle aux ordres de la Fraternité, la proscription des attachements et l'obligation de former un autre Frère ou une autre Soeur. Enfin, elle est capable de communiquer en temps réel des consignes parfois cryptiques aux Frères ou aux Soeurs, lesquels doivent, selon le pilier d'obéissance aveugle, s'y plier coûte que coûte.

A partir de ces prérequis, le talent de Pierre Bordage conçoit un space-opera fabuleux et gigantesque. Frère Kalkin est, après Frère Ewen puis Soeur Ynolde, le troisième tome de la série sur cinq (si les intentions de l'auteur sont bien cinq tomes, un par Frère ou Soeur). Autant dire qu'il s'agit du volume central, ne serait-ce qu'en termes chronologiques. Et de toute évidence, la centralité du volume s'affirme aussi dans le contexte narratif. Cette fois-ci, l'histoire est bien moins centrée sur les péripéties du Frère éponyme qu'elle ne l'était dans les deux précédents tomes. En fait, Frère Kalkin n'apparaît en tant que protagoniste que dans un nombre réduit de chapitres. A la place, on suit l'évolution de plusieurs personnages secondaires qui finissent, par la force des choses, par devenir des personnages fondamentaux. Trois figures féminines émergent en particulier peu à peu et se démarquent du lot, si bien que l'on comprend que l'une d'entre elles deviendra la prochaine Soeur dans la chaîne pancatvique. Mais laquelle ? Le doute plane jusqu'aux toutes dernières pages.

Dans le même temps, les ennemis de la Fraternité n'ont pas désarmé. Les Prêtres de Sât, moins présents dans ce tome que dans les deux précédents, restent néanmoins à l'affût de Frère Kalkin. L'école des assassins du Thanaüm, plus que jamais, est sur le point de défaire la chaîne en formation. Et surtout, la menace qui justifie l'élaboration de la chaîne pancatvique, avec son cortège de souffrances pour les Frères et les Soeurs engagés, semble se préciser. Un sentiment d'urgence pèse sur chaque personnage et l'on peut dire que le temps s'accélère, au sens propre du terme puisque les maillons de la chaîne, pour se rencontrer, devront de toute évidence utiliser les toutes dernières technologies du voyage spatial... même si elles sont encore réputées peu sûres. Dans cet univers chaotique, lourd d'un passé mal compris par la majorité, les circonstances feront que, parfois, la Fraternité trouvera dans son oeuvre des alliés inattendus.

Il est clair que Pierre Bordage, à travers ce troisième tome, donne toute sa maturité à son Cycle. Frère Kalkin a une saveur toute particulière, celle du livre qui explique juste ce qu'il faut, incite à se poser de nombreuses questions mais ne répond qu'à celles qu'il faut pour laisser des interrogations fondamentales à l'avenir. Car oui, les mystères qui rôdent autour de la Fraternité sont loin d'être résolus, même si l'on découvre peu à peu des indices fragmentaires qui permettent de formuler certaines hypothèses. On attend donc beaucoup de la suite, en espérant y retrouver cet univers où les problèmes mineurs des personnages principaux, toujours fauchés dans un monde de commerçants, viennent perturber le grand schéma, celui de la résolution du problème majeur sur lequel, pour notre plus grande impatience, nous ne savons encore presque rien. Le fait que Pierre Bordage parvienne à générer un tel désir de compréhension montre que La Fraternité du Panca possède, comme Hypérion, tout le potentiel d'un grand space-opera.
Share/BookmarkWikio Voter !

mardi 16 février 2010

Conan Doyle vs. Dan Brown

D'un côté, l'inventeur d'un personnage élevant la rationalité au rang de véritable dogme. De l'autre, l'inventeur d'un personnage analyste en symboles. Dans les deux cas, la garantie d'une énigme policière qui sera résolue à la fin du livre. La fin justifie-t-elle les moyens ? J'aurais pu donner ce titre en interrogation à cette critique. Car il est vrai que ce Sherlock Holmes semble s'aventurer, par moments, sur le territoire d'un Da Vinci Code.

Sherlock Holmes est un anti-héros. Il vit dans cette époque victorienne interminable, au début de cette Belle Epoque où le mythe du progrès n'a pas encore été déjoué par les deux guerres mondiales. On pourrait dire qu'il est une incarnation du déductivisme : il n'y a pas de problème insoluble, il n'y a que des esprits peu affûtés ou bien, ce qui est plus grave, des yeux qui ne savent voir. Cet aspect du détective privé est assez bien rendu dans le film, où plusieurs scènes en bullet time évoquent une rapidité d'analyse - situation/déduction/action - hors du commun. La relation trouble que le génie misanthrope entretient avec son acolyte, le Docteur Watson, est elle aussi bien comprise par le cinéaste. La némésis de Sherlock Holmes, le Professeur Moriarty, est pour ainsi dire absent du film. A la place, le rôle du méchant de service est tenu par un certain Lord Blackwood, membre du Parlement britannique le jour et gourou de messe noire la nuit, mélange le conduisant assez vite à la corde. Le prophète sataniste est néanmoins coriace et s'échappe de sa tombe. Sherlock Holmes, lancé à ses trousses, finira par découvrir un véritable complot destiné à décimer le Parlement afin d'établir un régime autoritaire sous l'égide de Blackwood. Du personnage s'échappe une aura inquiétante et on a envie de dire qu'il a bien la gueule de l'emploi. Dans son enquête, outre Watson, Holmes sera soutenu par une alliée inattendue aux motivations assez mal définies... dans un premier temps.

Le film, bien construit, se laisse regarder de bout en bout sans difficultés. L'histoire s'enchaîne sans temps morts. Les passages humoristiques s'intercalent bien entre deux scènes d'action et on se prend volontiers au jeu de la narration. La (petite) surprise finale laisse envisager une ouverture pour une suite, qui n'aurait sans doute rien de scandaleux. Déception en revanche pour le traitement de la relation, à mon sens fondamentale, entre Holmes et Blackwood. Le deuxième semble dépasser le premier pendant les trois quarts du film, se payant même le luxe - avant son exécution - de le narguer en se gaussant de sa confiance pour le rationel. Comment Holmes va-t-il se tirer de ce mauvais pas ? Il est très regrettable que les scénaristes n'aient rien trouvé de mieux que de lui faire réaliser un travail d'analyse de symboles pour découvrir l'endroit où Blackwood va frapper... Et c'est là que le bât blesse, car les déductions de Holmes sont fondées sur un choix de symboles fait par Blackwood lui-même. En d'autres termes, le méchant choisit lui-même les indices qu'il va laisser sur sa trace. Voilà qui sent fort son Da Vinci Code et n'est pour le coup guère crédible. La fin, dans ce contexte, permet de sauver les meubles et d'éviter une impression trop moyenne.

Sherlock Holmes, s'il n'est pas manqué, constitue donc une petite déception. Les moyens matériels étaient présents (mais c'est habituel), les moyens intellectuels aussi (c'est déjà plus rare) et pourtant, le spectacle aurait pu constituer un véritable hommage à Conan Doyle (relire Le Chien des Baskerville). Les trucs d'illusionniste de Blackwood auraient alors atteint une véritable profondeur dramatique.
Share/BookmarkWikio Voter !

lundi 15 février 2010

Thune, épisode 2 : l'attaque des clowns

Un an après la publication de La Maison des Atréides par Brian Herbert et Kevin J. Anderson, autoproclamés "the biggest Dune's fans", la communauté dunienne a vu arriver l'opus suivant des préquelles à Dune, La Maison Harkonnen, inaugurant d'une part la succession rapide des nouvelles publications (neuf en dix ans, et ce sans compter la publication d'un recueil, The Road to Dune), et d'autre part continuant à nouer de nouveaux fils d'intrigue tout en semant des interrogations narratives. Dans l'ensemble, la magie de la narration fonctionne encore assez bien dans le tome deux des préquelles à Dune : même certaines bizarreries, telles que par exemple le personnage de Victor Atréides dont Dune ne fait aucune mention malgré son importance supposée dans l'évolution du personnage de Leto Atréides, ne sont perçues pour telles qu'après coup, une fois le livre fermé, lors du temps de la réflexion. Néanmoins, même le lecteur enthousiaste de La Maison des Atréides ne peut s'empêcher, à la lecture de ce tome deux, d'éprouver une sensation de malaise.

Le malaise, à la lecture d'un livre, peut venir de plusieurs points. L'histoire peut être mal conçue. Elle peut être mal racontée. Elle peut être mal écrite. Elle peut aussi déranger. Pour le dernier point, le problème, s'il en est un, est peut-être plutôt à chercher dans l'esprit du lecteur que dans celui de l'auteur. Pour le troisième point, si le livre est traduit, on peut sans doute questionner la qualité de la traduction. Mais pour les deuxième et surtout premier points, il est clair qu'ils sont de la pleine responsabilité de l'auteur. La lecture est un genre de contrat passé entre l'auteur et le lecteur, le premier offrant quelque chose et le deuxième étant le demandeur. C'est un contrat quelque peu particulier, parce qu'il est difficile de donner un prix à l'imaginaire humain - relire L'Histoire Sans Fin de Michael Ende, ou encore Alpha de la Licorne de Michel Cosem - cette capacité mystérieuse qu'ont certaines personnes à inventer des histoires, capacité parfois décriée par les "non-rêveurs" mais qui conditionne pourtant la richesse des capitalistes du divertissement. Le lecteur est en droit d'attendre, au minimum, que l'histoire qui lui est racontée soit bien conçue (on pourra dire : crédible, compte-tenu des licences fictionnelles), bien racontée (c'est-à-dire, d'une façon telle que l'esprit du lecteur va chercher à imaginer ce qui arrive dans les pages non encore lues) et enfin bien écrite (à savoir, avec une langue assez originale pour que le texte ait une personnalité, un véritable goût). Le contrat est-il respecté dans La Maison Harkonnen ?

L'un des tout premiers passages de ce livre raconte les circonstances d'un repas entre différents protagonistes dont certains sont des personnages issus de Dune, l'original. A la réflexion, une fois le livre fermé - le temps de réflexion pouvant parfois prendre plusieurs années - on finit par comprendre que c'est là, et à cet instant, qu'arrive le scandale. La scène du repas est déjà présente dans le Dune original. Les deux repas se produisent dans une ambiance tendue dans les deux cas. Ils se produisent au même endroit. La proximité entre les deux situations décrites permet donc d'en affiner la comparaison. Et ce que l'on découvre ne manque pas d'intérêt.

La scène du repas dans Dune permet aux protagonistes, mais aussi au lecteur, de comprendre les relations d'influence qui s'exercent entre les personnages et les factions présentes. La tension qui monte, les menaces voilées - entre convives, mais venues aussi de l'extérieur, les façons étranges du Docteur Kynes et le talent avec lequel Paul devient pour un temps symbolique le chef de Maison donnent au lecteur l'impression de siéger lui aussi à cette table qui lui est décrite. L'ambiance de ce chapitre est presque irrespirable et pourtant, il constitue un véritable pivot pour Dune, permettant d'expliquer presque tous les événements à venir. Ce n'est pas un hasard si c'est lors de ce repas que l'on apprend ce que deviennent les morts Fremen - explication qui trouvera tout son sens lorsque Paul, désormais chef d'une Maison écrasée, aura tué le Fremen Jamis.

La scène du repas dans La Maison Harkonnen, au contraire, n'a d'autres fonctions narratives, à ce qu'il semble, que de présenter le début de la déchéance physique du Baron Harkonnen, ainsi que de faire voir l'assassinat d'un diplomate d'une Grande Maison par celui d'une autre. La première fonction, si elle ne manque pas d'intérêt en soi, reste vite évacuée dans la narration, et d'autres chapitres par la suite y reviendront : il est donc clair que l'argument principal n'est donc pas à chercher là. La deuxième fonction, quant à elle, permet de justifier une partie de la suite de l'intrigue : suite à l'assassinat, les deux Grandes Maisons concernées vont se livrer un conflit dont l'escalade menacera la stabilité de tout l'Imperium. Il est clair que cette scène a été pensée par les auteurs comme un pivot d'importance chargé de nouer l'intrigue pour tout le livre et même ses suites, puisque la rivalité entre les Maisons Armand et Moritani va servir d'argument dans La Maison Corrino puis un opus plus tardif, Paul of Dune/Paul le Prophète. Oui mais... Les auteurs sabotent eux-mêmes leur propre effet : la rivalité entre les deux Maisons est d'emblée mentionnée comme pré-existante à l'assassinat, et avant même que celui-ci ait eu lieu, ce qui signifie que le lecteur sait à court terme qu'il va se passer quelque chose d'approchant. L'effet de surprise est absent. La tension, liée à l'interrogation "mais que va-t-il se passer ?" devient inefficace. Cette scène est donc pour ainsi dire inutile. En d'autres termes, on s'ennuie.

Là où La Maison des Atréides était distrayante, La Maison Harkonnen est donc à la limite de l'ennui, ce qui est fâcheux pour un roman de fiction... Contrat non rempli. Et la suite immédiate est encore moins distrayante : La Maison Corrino n'apporte rien de nouveau, rien de frais. L'histoire virevolte d'un monde à l'autre, d'un personnage à l'autre, là où Dune donnait de la profondeur à un seul monde et à un nombre réduit de personnages. Le nombre de passages inutiles voire même grotesques dans la narration ne cesse d'augmenter, soutenus par des personnages ridicules que l'on est presque soulagés de voir disparaître... lorsqu'ils disparaissent. L'intrigue, poussive, reprend un certain nombre de fils narratifs éparpillés tout au long du Cycle originel pour élaguer dans les dernières pages ce qui ferait désordre si Dune commençait dans un tel contexte quinze ans plus tard. Car c'est sur la naissance de Paul que La Maison Corrino se conclut, mais pas nos souffrances avec : cet événement est en effet situé dans cet opus sur Kaïtaïn, capitale impériale, alors que Dune nous apprend que Paul, avant son départ pour Arrakis, n'a jamais quitté Caladan, berceau de la Maison des Atréides, ce qui constitue donc une épouvantable contradiction avec le Dune de Frank Herbert. In cauda venenum. Mais la palme, dans cette bouffonnerie, revient encore à cette citation incroyable que je me vois obligé de retranscrire ici :
[En parlant de Jessica, lors de son accouchement] Son métabolisme répondit par une variation profonde de programme qui se propagea jusqu'à son code ADN.

D'une part, cela ne veut rien dire. Un élève de Première sait faire la différence entre code génétique et information génétique. Frank Herbert, qui aurait pourtant eu l'excuse d'une moindre vulgarisation de la biologie moléculaire à l'époque de son travail, ne s'est jamais permis de telles approximations. D'autre part, en quoi cette phrase sert-elle le propos des auteurs, qui est de montrer l'angoisse de Jessica - elle ne va plus pouvoir cacher sa désobéissance à ses supérieures ? Aurait-elle pour seule fonction de donner l'impression qu'ils savent de quoi ils parlent ? C'est marrant, depuis l'âge de douze ans je pensais que dans "science-fiction" il y avait "science", on m'aurait menti ?

Je parle ici en lecteur de ces livres, qui figurent tous dans ma bibliothèque. C'est un principe éthique chez moi. Néanmoins, devant un tel gâchis, je me suis posé la question de savoir si cela valait la peine de continuer les frais - au sens économique du terme. Je continuais cependant à me demander pourquoi au juste ces romans, que l'on disait pourtant inspirés par des notes cachées du Maître, étaient si décevants voire même mauvais. Je me suis demandé si la traduction n'y était pas pour quelque chose. J'ai donc décidé d'aller m'attaquer, pour la suite des réjouissances, au texte en langue anglaise.

Où se trouvent les défauts du projet préquelles/suites/interquelles à Dune ? C'est ce que vous saurez dans le dernier épisode de notre saga. Coming soon !
Share/BookmarkWikio Voter !

dimanche 14 février 2010

Méli-mélo d'uchronie et de "GDK"

La théorie de la conspiration est l'un des arguments de fiction les plus récents, apparu il y a deux ou trois siècles en Occident. C'est aussi l'une des formes de fiction les plus distrayantes dès lors que la conspiration reste ce qu'elle doit rester, à savoir de la fiction, parce que lorsque des gens se mettent à y croire pour de vrai, ça n'est plus drôle du tout. Je ne vous ferai pas de dessin...

L'essentiel de l'argumentation sur la conspiration repose sur une machination exercée en haut lieu par un pouvoir maître, ou complice, de forces qui dépassent l'entendement du commun des mortels. Voir la série télévisée X-Files qui, pendant les années 1990, a popularisé dans l'un de ses génériques l'expression "government denies knowledge" que j'abrègerai en "GDK". Que les forces en question soient celles d'une société secrète, celles d'une civilisation extraterrestre hostile ou celles de créatures démoniaques et/ou lovecraftiennes, la conspiration a pour but de dissimuler leur existence en attendant que vienne le moment de leur domination.

Le Grand Jeu est une bande-dessinée qui réalise un allègre mélange de "GDK" et d'uchronie. Je rappellerai que l'uchronie est un traitement d'une Histoire alternative sur la base d'une hypothèse : et si, par exemple, César n'avait pas remporté la victoire d'Alésia, quelles auraient été les conséquences pour le monde ? Dans Le Grand Jeu, l'argument initial est bien celui d'une uchronie - en 1940, la Wehrmacht a été arrêtée pendant la Bataille de France et contrainte à signer un armistice avec la France et la Grande-Bretagne parce que l'Union Soviétique, dans le même temps, avait pris l'initiative d'une attaque à l'Est et se trouvait aux portes de Berlin. L'action se déroule donc dans un monde uchronique où la Seconde Guerre Mondiale telle qu'on la connait n'a pas lieu, et où au début des années 1940 la France n'est pas une nation occupée à l'avenir incertain.

Passée cette introduction, on perd assez vite de vue cet argument - rappelé de loin en loin par l'introduction de personnages historiques dont une courte notice biographique est proposée en note de bas de case - pour plonger dans le principal objet de la BD, à savoir, un pot-pourri infini de mystères ésotérisants sur fond de tension politique croissante entre les différents clans au sein de la IIIème République. Les fascistes français des années 30, ceux qui dans notre monde ont rejoint les rangs des collaborateurs, n'ont en effet pas désarmé dans ce monde uchronique, et semblent soutenus par des alliés pas très nets, tels que ce super-héros "la Francisque" dont l'existence n'est pas que le fait d'un comic fanchouillard et fascisant. Dans le même temps, les communistes français mais aussi allemands semblent disposer d'informations inquiétantes sur les combats qui ont fait reculer l'Armée Rouge dans les faubourgs de Berlin...

Les signes pourtant apparaissent là où nul ne semble les attendre. Près du Pôle Nord, dans une région interdite par un traité international, un dirigeable français, le Charles-de-Gaulle, succombe à une attaque de foo-fighters, ces étranges phénomènes atmosphériques évoqués dans notre monde par certains aviateurs de la Seconde Guerre Mondiale. Afin de mener l'enquête, les services secrets français envoient un jeune journaliste de France-Soir sur place. De Paris au Groënland en passant par Hambourg et l'Islande, le malheureux sceptique va découvrir l'envers des choses.

L'une des habiletés fondamentales des auteurs du Grand Jeu est leur capacité à intégrer des informations issues de notre monde réel à leur propos pour le rendre plus plausible. L'attaque des foo-fighters sur le Charles-de-Gaulle n'est pas sans évoquer, ainsi, toutes ces légendes d'aviateurs (dont les célèbres gremlins) qui courent dans l'imaginaire collectif depuis la Seconde Guerre Mondiale. On est aussitôt mis dans le bain et en position d'accepter la suite, qui fait la part belle en les mélangeant à tous les délires ésotériques dont les dirigeants nazis étaient paraît-il friands, loups-garous, Atlantide et Terre creuse n'étant que les plus caractéristiques... On se surprend aussi à trouver une certaine ressemblance entre les thèmes évoqués ici et ceux du livre Le Bureau des Atrocités de Charles Stross (thèmes traités cependant avec moins d'humour dans Le Grand Jeu). Sans doute ne faut-il y voir qu'une coïncidence.

On peut donc trouver dans Le Grand Jeu matière à un divertissement plus qu'acceptable. L'intention des auteurs semble être de faire s'interroger le lecteur : l'Allemagne nazie est-elle bien maître des forces occultes qu'elle essaie de réveiller dans le Grand Nord ? N'y aurait-il pas d'autres forces à l'oeuvre ? Néanmoins, la succession de découvertes terrifiantes apparaît un peu rapide et il en reste une impression d'inachevé : à partir d'un moment, lorsqu'on en est au bas de page, on ne se dit plus "alors ?" mais bel et bien "encore autre chose ?"... Ce qui est plutôt gênant pour une BD où l'action se veut palpitante.

Nous verrons bien si cette impression sera corrigée dans le (ou les) dernier(s) tome(s), le quatrième semblant dans les tuyaux, à l'aide d'une magnifique et surprenante révélation.
Share/BookmarkWikio Voter !

vendredi 12 février 2010

Thune, épisode 1 : la suite fantôme

Le dernier des quatre Voyages de Gulliver amène le héros de Swift chez les Houynhnms, ce peuple de chevaux doués de parole et industrieux qui vivent sur une île où, au contraire, l'être humain vit selon l'absence de règles de la pire sauvagerie. L'argument permet à Swift, encore une fois, de se pencher sur ce qui fait - ou non - le propre de l'Homme. Il semblerait qu'il considère que le mensonge, ou plutôt la capacité à mentir, à moins que ce ne soit la volonté de mentir, soit l'un des propres de l'Homme. Conception quelque peu désespérante, et qui ne manque pas de désespérer son personnage en retour, mais qui ne manque pas d'intérêt philosophique. Car, inventer une histoire qui n'existe pas, n'est-ce pas mentir ("dire la chose qui n'est pas") aux yeux des braves Houynhnms si parfaits qu'ils en sont tout à faits inhumains ?

Le mensonge joue un rôle fondamental dans Dune, à travers en particulier le talent des Diseuses de Vérité qui savent le repérer aux attitudes des menteurs. Les personnages de Dune, s'ils veulent tromper leur interlocuteur, doivent se prémunir en disant la vérité - ce qui n'empêche pas de la dire d'une telle façon que le personnage en face d'eux croie un mensonge. C'est là toute la subtilité de l'oeuvre de Frank Herbert.

L'auteur de Dune, après avoir accédé à la célébrité à l'aide du roman le plus novateur depuis des siècles, a enrichi son discours de plusieurs suites écrites pendant une vingtaine d'années, jusqu'à son décès en 1986. Il a laissé une oeuvre inachevée : La Maison des Mères, dernier tome du Cycle de Dune, se conclut sur un véritable point d'interrogation narratif, excluant les réponses à certaines questions - laissant donc le lecteur libre de les imaginer lui-même.

Une grosse décennie après le décès du Maître, pourtant, les libraires ont vu arriver un nouveau livre estampillé Dune : La Maison des Atréides. Un examen plus attentif de la couverture montre qu'il est écrit à quatre mains par un certain Brian Herbert associé à un non moins certain Kevin J. Anderson. Le deuxième est connu surtout pour être l'auteur de quelques romans de l'univers étendu de Star Wars, ainsi que de novélisations de certains épisodes des X-Files. Le premier n'est autre que le fils de Frank Herbert. Une fois passée la couverture, le lecteur découvre un roman se déroulant quelques décennies avant l'intrigue de Dune, assez distrayant voire même entraînant et représentant, somme toute, une nouvelle goulée d'épice fort bienvenue et surprenante - après tout, les morts ne revenant pas jusqu'à nouvel ordre, ce n'est pas comme si on avait pu espérer lire quelque chose de neuf au sujet de Dune. Le livre se conclut sur une postface de Brian Herbert, lequel explique avoir découvert des notes cachées par son père où tout l'arrière-plan de Dune est enfin explicité, ce qui en soi constitue pour tout Dunien qui se respecte une découverte de la plus haute importance ; il explique surtout que ces notes incluent le synopsis d'un roman, Dune 7, qui fait suite à La Maison des Mères, qu'il n'y a plus qu'à l'écrire et que lui et son associé s'emploient donc à mettre en place les différents fils narratifs qui convergent vers ce roman censé conclure Dune. La postface se conclut en annonçant la suite prochaine à La Maison des Atréides.

Youpi.

Une dizaine d'années après, ce sont pas moins de neuf nouveaux romans duniens qui ont été publiés, soit donc trois de plus que Frank Herbert, et en deux fois moins de temps. Des esprits mal-intentionnés en tirent des conclusions fort peu respectueuses. N'oublions pas que les deux auteurs qui ont repris le flambeau du Maître sont censés disposer sur lui de plusieurs avantages :
1°) Ils sont à deux cerveaux sur le même travail, il est clair que cela leur permet de travailler deux fois plus vite.
2°) Ils disposent de toutes ses notes, construites au fil des ans, alors que par définition Frank Herbert, au début, ne disposait pas de tout ce matériel.
3°) Ils utilisent des moyens de traitement de l'information beaucoup plus puissants que ceux de Frank Herbert, lequel s'est contenté d'une machine à écrire pendant une majeure partie de sa carrière avant d'utiliser le traitement de texte sur la fin.
Il n'empêche cependant qu'à lire l'ensemble de leurs produits, on ne garde pas la même impression qu'à lire les oeuvres originales. Là où Dune flamboie, l'éclat de ses préquelles, séquelles et à présent interquelles n'est jamais que fantomatique. Pourquoi donc ?

Ne manquez pas le prochain épisode de la saga pour le découvrir !
Share/BookmarkWikio Voter !

Le Vide en littérature

Il faut avoir un certain culot pour oser donner à un livre un titre incluant le mot "Vide". Il faut en avoir encore un peu plus pour écrire une Trilogie du Vide. Si je vous dis Peter F. Hamilton, ça vous étonne ? Est-ce que ce nom vous dit quelque chose ?

Hamilton est connu du grand public en France depuis sa grande trilogie The Night Dawn (L'Aube de la Nuit). Allez... Rupture dans le réel, vous devez bien connaître ce titre. C'est le premier tome d'un space opera gigantesque en envergure ainsi qu'en ambition, et qui est à mon sens responsable du renouveau du genre pendant les années 1990 tout comme Les Cantos d'Hypérion (dont il faudra que je parle un jour). Et quand je dis gigantesque, c'est tout d'abord à cause de ceci :
L'envergure ne fait pas tout, et si The Night Dawn permet d'identifier Hamilton comme l'un des créateurs d'univers les plus prolixes de la littérature mondiale, je pense pouvoir oser dire que cette trilogie, si elle a son importance, ne saurait se comparer à un Hypérion où les enjeux humains sont bien plus novateurs et poignants. Somme toute, The Night Dawn n'est qu'une variation sur le thème du vampirisme/film de zombies où les morts possèdent les vivants in the future cependant qu'un messie satanique tire les ficelles de sa propre ambition en coulisses... Et où le gentil vient à bout à la fin du méchant à l'aide d'un gros deus ex machina qui est assumé jusque dans le titre du dernier tiers (en nombre de tomes, parce qu'en nombre de pages, on devrait plutôt parler de dernière moitié). Ce qui est une façon de dire que l'on sait comment cela va finir au moment d'ouvrir l'avant-dernier tome (revoir la photo, c'est l'avant-dernier à droite).

C'est sans doute pour cette raison que je ne me suis pas précipité sur un nouvel Hamilton par la suite, alors que des opus plus courts sont disponibles aussi bien en version française qu'anglaise. Et puis, je n'apprécie guère sa façon de considérer le capitalisme comme allant de soi.

A l'Eté 2008, c'est-à-dire cinq bonnes années après avoir lu The Night Dawn, je suis tombé sur une traduction d'une nouveauté de cet auteur, et en poche qui plus est : L'Etoile de Pandore. Le résumé m'a plu et je me suis lancé dedans, pour découvrir à nouveau un spectacle d'envergure, mais que l'expérience avait sans doute enrichi. L'équivalent du héros-pilote de vaisseau spatial-beau gosse à la cool-tête à claques (Joshua Calvert dans The Night Dawn), s'il existe ici, possède un rôle beaucoup moins prépondérant. A la place, une multitude de personnages bien plus intéressants trouvent leur place dans la série L'Etoile de Pandore/Judas Déchaîné. Il serait trop long de parler de tout le monde et je me contenterai de citer celui de la policière Paula Myo que j'ai assez envie de décrire comme un Javert féminin du XXVème siècle (si la référence vous échappe, voir Les Misérables), contrainte dans sa rigueur morale par l'eugénisme génétique. Tout un programme.

L'Etoile de Pandore/Judas Déchaîné constitue en fait une dilogie se suffisant à elle-même et relatant l'histoire d'une guerre future, celle de l'Arpenteur des Etoiles. Néanmoins, elle s'inclut dans un univers plus vaste, celui de la Saga du Commonwealth, où Hamilton raconte les débuts de l'aventure humaine hors de la Terre. Après la guerre de l'Arpenteur des Etoiles, l'espèce humaine a commencé une différenciation qui a mis fin à l'uniformité sociale des premiers temps de la Saga. Au début de la Trilogie du Vide, on se rend compte que l'humanité, dans sa course à l'évolution, se fragmente peu à peu en différentes obédiences : les Advancers recourent à l'amélioration biotechnologique "classique" et vivent surtout dans la périphérie de l'espace humain, les Highers favorisent les nanotechnologies (biononics) qui leur donnent des pouvoirs considérables sur les deux mondes (physique et virtuel), et les humains ordinaires. L'un des enjeux de cette fragmentation est celui d'une conversion perçue par certains comme inéluctable de l'ensemble de l'humanité aux dogmes des Highers, selon lesquels tout être humain finit par émigrer vers le centre du Commonwealth et accepter les implants nanotechnologiques avant, à terme, d'intégrer l'ANA (un univers virtuel doté d'une forme de conscience et de volonté de groupe, où néanmoins chaque conscience individuelle conserve son individualité). Bien entendu, certains groupes humains s'opposent à ce dogme. A l'échelle d'un monde, cela signifie que certains doivent être interdits aux Higher. Corollaire, c'est la fin de l'ancien Commonwealth où des trains circulaient d'un monde à l'autre par l'intermédiaire de trous de ver... Et cela constitue donc un très intéressant point de départ pour décrire une société beaucoup plus tournée vers l'espace que dans le tout début de la Saga.

L'histoire de la Trilogie du Vide s'ouvre par un premier roman, The Dreaming Void, où l'on apprend l'existence, au centre de la Voie Lactée, d'un univers artificiel, le Vide, surveillé par plusieurs civilisations extraterrestres. En effet, le Vide s'étend peu à peu en dévorant la matière qui l'environne et constitue donc une menace pour la Voie Lactée. D'anciennes tentatives pour supprimer le Vide ont échoué. On ne sait pas ce que c'est. On ne sait pas qui l'a construit. On ne sait pas non plus ce qui s'y passe à l'intérieur... quoique... Un être humain nommé Inigo, venu participer au projet de surveillance du Vide, a rêvé de ce qui s'y passait. Après avoir répandu ses rêves sur le réseau émotionnel global, le gaïanet (ce qui constitue à mon avis une citation des oeuvres finales d'Isaac Asimov), il est devenu le messie d'une nouvelle religion, Living Dream, dont les adeptes attendent le Pélerinage qui les conduira dans le Vide où ils pourront mener une vie de perfection. Bien entendu, le reste de l'espèce humaine et les extraterrestres alliés ou adversaires du Commonwealth redoutent cette issue, ce qui laisse présager nombre d'intrigues afin de déjouer le pélerinage.

Les enjeux sont posés presque d'emblée dans cette digne suite à L'Etoile de Pandore/Judas Déchaîné. Un péril galactique, une humanité qui subit plutôt qu'elle ne suit une évolution fragmentaire pour ne pas dire chaotique, des cultures différentes et des personnages malgré tout très humains. Bien sûr, l'un des protagonistes principaux évoque un peu trop le personnage de Mellanie Rescorai apparu dans le précédent volet (et ce n'est pas un hasard...), mais tous les autres sont novateurs, y compris ceux qui proviennent tout droit de l'époque de la guerre de l'Arpenteur. En particulier, on a le bonheur de retrouver Paula Myo. Le peu qu'il m'a été donné d'en voir jusqu'à présent (je viens de finir le premier tiers de la trilogie) m'incite à trouver une nouvelle définition pour ce personnage fascinant, qui constitue à elle seule une troisième voie entre l'archange et l'archidémon.

Quant à la façon dont les thèmes sont traités... Même si l'écriture d'Hamilton s'encombre parfois de détails assez peu nécessaires (les orgies sexuelles d'Araminta sont moins qu'indispensables à la compréhension du roman), il faut lui reconnaître une certaine capacité à faire des trouvailles. La chronologie qui se trouve à la fin du livre, bien détaillée à première vue, finit par se révéler au fil de la lecture pas assez remplie, trop incomplète et par conséquent alléchante. Les rêves d'Inigo nous sont égrenés au fur et à mesure que l'histoire progresse. On se retrouve donc plongé, pendant plusieurs chapitres, dans une histoire qui évoque plus l'heroic-fantaisy que la SF. Le lien avec le reste de l'intrigue est fait par l'intermédiaire des personnages qui, eux, connaissent l'ensemble de l'histoire... par exemple en l'ayant rêvée en ayant pris connaissance des rêves d'Inigo. Alors, rêve ou réalité, l'histoire de la vie humaine à l'intérieur du Vide ? Voici l'une des questions qui se pose pour les personnages, et du coup aussi pour le lecteur, qui se doute que d'autres choses sont à venir. Dans le même temps, on suit le fil d'un space-opera tonique, où des personnages ambigus semblent comploter quelque chose et produire un objet dangereux, sous les directives de certaines factions pas nettes de l'ANA. Eh oui : même au XXXVIème siècle, "government denies knowledge", sauf que là, on se coltine avec la disparition de toute la Voie Lactée. Rien de moins. En quoi la simple humanité des personnages auxquels on s'attache peu à peu leur permettra-t-elle de sortir du pétrin qui s'annonce ? Voilà une belle question, à laquelle le tome suivant, The Temporal Void, apportera sans doute quelques éléments de réponse... tout en soulevant de nouvelles questions plus pressantes. Car oui, Peter F. Hamilton connait son affaire. Chapeau bas, et longue vie.
Share/BookmarkWikio Voter !

jeudi 11 février 2010

"Le Livre"

Un jour, à une époque lointaine à présent, j'ai suivi des cours de latin. Mon professeur, qui était aussi celui que j'avais en français en Quatrième/Troisième, nous a expliqué un jour que les Romains désignaient parfois Rome par le mot "Urbs" : "la Ville". En d'autre termes, pour les Romains, Rome n'avait pas besoin de nom particulier : dire "la Ville" suffisait. Notre professeur avait conclu en substance et avec franc-parler : les Romains avaient les chevilles enflées. Vous l'avez compris, cette courte introduction a pour intention de magnifier l'importance de l'oeuvre dont je vais parler ici, à savoir, le Dune de Frank Herbert.

Dès le début, soyons clairs. Vous n'avez peut-être pas encore entendu parler de Dune, ou peut-être que si, par ouï-dire... Peut-être que vous détestez la Science-Fiction (SF), peut-être que c'est un genre que vous tenez pour mineur ou négligeable... Néanmoins, il est un fait que nul n'est autorisé à ignorer, ou plutôt, il est un fait que l'inculte assumé que je suis ne saurait laisser ignorer à qui que ce soit : Dune n'est pas un livre. Dune est le Livre, tout comme Rome est la Ville. Bien sûr, il se trouvera des gens pour venir me dire que je ferais mieux de lire tel autre livre avant d'être aussi péremptoire dans mon affirmation... Allez, je serai tolérant : tout comme Constantinople était l'égale de Rome, le Don Quichotte de Cervantès (père du roman occidental) est le seul livre qui puisse égaler Dune. Mais en dehors du Quichotte, point de concurrent pour Dune. Peut-être agacés, certains d'entre vous me demanderont "pourquoi, pourquoi ?" en trépignant... Eh bien, apprenez que lorsque j'affirme quelque chose, c'est parce que j'ai de bonnes raisons de le faire. Si je dis que Dune est l'un des deux livres les plus importants de la littérature mondiale, c'est que c'est vrai : je vais vous le démontrer.

Je ne parlerai pas ici de l'intrigue de ce roman. Il suffira de savoir qu'il s'agit d'une histoire se déroulant dans un futur mal défini où l'humanité a quitté le sol de la Terre au profit de ceux d'autres mondes. Un profond traumatisme marque ces êtres humains, celui d'une époque lointaine où leurs ancêtres, qui avaient confié la gestion de leurs vies à des machines pensantes, furent réduits en esclavage par ceux qui savaient contrôler ces machines. Il s'agit donc d'un univers baroque où la plus haute technicité côtoie l'absence d'ordinateurs, et où le maître-mot est "l'humain ne peut être remplacé". A la place des machines qui, loin d'être les agents de la libération de l'être humain, finissent par être les douces garantes de son emprisonnement y compris mental, il a fallu développer des méthodes d'éducation particulières.

Dune est donc un roman de SF "régressif" en ce sens qu'il ne s'arrête pas au gadget, il ne cherche pas l'innovation scientifique pour l'innovation scientifique. Chaque objet inconnu à notre époque y existe pour y remplir une fonction qui est parfois transitoire, mais qui n'est jamais indispensable à l'intrigue. Ainsi, les fameux lasers, les célèbres boucliers, s'ils y sont présents, s'y neutralisent ensemble : l'interaction laser/bouclier peut déclencher un cataclyse imprévisible... C'est en fin de compte le tranchant du couteau qui oriente le Destin et non le produit de la haute technologie.

On dit que les Grecs, jadis, allaient voir leurs tragédies au théâtre pour exorciser ce qu'ils considéraient comme indigne de l'humain. Médée sacrifiant son frère à son amour pour Jason, puis ses enfants à sa haine pour ce même Jason. Les Grecs de l'Antiquité, lorsqu'ils voyaient la pièce d'Euripide, apprenaient par antithèse les vertus de la sophrosunê, la tempérance, selon laquelle l'être humain, pour être humain, doit se tenir à l'écart des passions excessives. Dune remplit un rôle analogue en proposant de définir ce que c'est que d'être humain, mais sans toutefois en recourir à la facilité d'êtres intelligents non-humains. Les civilisations extraterrestres sont absentes de Dune, du début jusqu'à la fin, même si certains personnages peuvent sembler à l'écart de l'humanité ; des Mentats capables de la logique la plus poussée jusqu'aux Navigateurs doués d'une prescience limitée, la différence est perceptible à travers les écarts à l'humanité sans pour autant être toujours critiquable.

Roman novateur dans ses thèmes et dans leur traitement , Dune se rattache pourtant à plusieurs traditions littéraires parmi lesquelles l'inculte assumé que je suis parvient à identifier celles de l'épopée héroïque et du roman d'apprentissage. Pour résumer Dune, on pourrait produire la chose suivante :

"Paul Atréides, héritier ducal, doit se perdre dans les déserts d'Arrakis, la planète des sables, pour survivre aux ennemis de son père, déterminés à éliminer sa famille. Afin de venger son père de ses assassins, Paul devra rejoindre et rallier le mystérieux peuple des Fremen, indigènes d'Arrakis."

Ou encore ceci :

"Paul Atréides, jeune homme issu d'une noblesse déchue, doit confronter ses expériences de vie passée avec les circonstances délicates de sa vie nouvelle parmi les Fremen, indigènes de la planète Arrakis. La découverte d'un mode de vie différent et d'une culture idéaliste feront de lui un adulte capable de redresser son nom."

Sans nul doute serait-il possible de résumer Dune de bien d'autres façons, y compris en partant à nouveau des deux traditions littéraires que j'ai proposées un peu plus haut ; le plus intéressant est sans nul doute le fait que chacun de ces résumés serait valable. Pourquoi donc ? Parce que Dune est une oeuvre protéiforme, dotée de plusieurs niveaux de lecture. C'est un space-opera, mais cela va bien au-delà du space-opera ; c'est une épopée qui se rattache en termes explicites à la tradition de l'Iliade ; c'est un roman d'apprentissage, mais qui surpasse en envergure et en désarroi L'Education sentimentale de Flaubert. Dune est tout ceci à la fois et en même temps bien plus.

La richesse colossale de Dune en fait un roman difficile, sur lequel nombre de lecteurs chevronnés se sont cassés les dents. Si vous n'avez pas encore tenté de vous frotter à cette oeuvre sans pareille, et que mon argumentaire vous a incendié pour une quelconque raison, je ne saurais trop vous recommander d'aller vous faire votre propre avis. Mais faites bien attention : Dune est de ce genre de livres dont on sort changé.

Bonne lecture.

Lire aussi l'avis de Les Murmures.
Share/BookmarkWikio Voter !

"C'est au début que les équilibres doivent être précis..."

Aujourd'hui, je suis entré dans la blogosphère.

En riant, mon père dit volontiers : "ce n'est pas parce que l'on a rien à dire qu'il faut se taire..." Disons que j'ai eu envie de prendre la parole ; mais pour autant, ai-je quelque chose à dire ? Et sur quoi ?

J'ai comme représentation que l'on peut être intéressant si l'on sait de quoi on parle. Or, j'ai pour ambition d'être intéressant lorsque je parle, sinon, j'aime encore mieux ne rien dire, ou mieux, ne rien avoir à dire.

On dit de la culture que c'est ce qu'il reste quand on a tout oublié. Comme je suis affecté de l'épouvantable défaut de ne jamais rien oublier, ce blog sera celui d'un inculte assumé, pour qui le mot "bibliothèque" est à comprendre presque d'une façon étymologique : "boîte à livres". Je parlerai donc surtout ici de livres, et surtout de ceux que je connais - pour la raison sus-citée : livres que je viens de lire, livres que j'ai lus, livres que j'ai découverts, livres que je dois lire. Autant préciser tout de suite que les livres, pour moi, sont surtout des guides sur les sentiers de l'imaginaire. Romans de science-fiction, romans historiques, biographies romancées à la grande rigueur... voilà quels sont mes compagnons. Inculte assumé, disais-je : les arides traités philosophiques me tombent des mains, la note de bas de page qui se prolonge et fait perdre le fil m'horripile, les interminables prologues explicatifs nécessaires à la compréhension de certaines oeuvres me font fuir. L'imagination est l'un des propres de l'homme. Pour l'un des autres, la connaissance, je trouve mon compte dans les encyclopédies catégorisées qui conviennent très bien à ma façon d'appréhender l'information utile - relire le quatrième paragraphe de ce billet.

Connaissance et imaginaire sont en réalité les deux facettes de l'information produite par la pensée. De nos jours, toutes deux s'expriment non plus par le seul écrit sur papier - invention géniale de l'humanité, assurant leur transmission dans le temps - mais aussi par le son et l'image. Il m'arrive par conséquent, toujours dans le cadre de ma quête de la distraction et du savoir, d'aller chercher sous d'autres cieux de quoi remplir le vase de mon inculture. Cinéma et musique, mais aussi questionnements socio-politiques, viendront parfois diversifier, voire peut-être enrichir, le contenu de ce blog. Les bibliothécaires d'Alexandrie, s'ils avaient connu notre ère de l'information, auraient sans nul doute enrichi leurs collections de documents audiovisuels. Auraient-ils été pour autant à la tête d'une "médiathèque" ? Non, non et non : parler de médiathèque n'est qu'un pas vers la mise à l'écart de l'écrit, alors que malgré tout le livre, riche d'une existence de quinze siècles, occupe une place irremplaçable dans la vie humaine. Ce blog est donc une boîte à livres avant d'être une boîte à images et à sons.

Ceci constitue la fin de mon préambule. La personne qui saura me situer le titre de ce billet aura droit à toute ma considération.
Share/BookmarkWikio Voter !