mardi 30 mars 2010

La Librairie Soleil Vert

Un nom pareil annonce la couleur. La Librairie Soleil Vert, que j'ai découverte par l'intermédiare de la Librairie Ys déjà citée, promet d'être encore un outil intéressant pour découvrir des livres anciens jamais réédités. Ce qui me rappelle mon projet ancien de récupérer tout ce qui a été traduit d'Ivan Efremov vers le français et l'anglais, un auteur trop peu connu et pourtant très novateur.

Au contraire de la Librairie Ys, la Librairie Soleil Vert dispose d'un magasin que l'on peut visiter... à Calvisson, dans le Gard. Peut-être que j'irai faire un tour par là cet Eté, dans le cadre d'un petit séjour à Nîmes par exemple...
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lundi 29 mars 2010

Sur le chantier de Notre-Dame de Paris

Le voyage temporel est l'un des thèmes majeurs de la SF en particulier à travers l'exploitation littéraire du paradoxe temporel, lequel est une conséquence immédiate de l'existence du voyage dans le temps : s'il est possible de revenir en arrière, cela signifie qu'il est possible de s'empêcher soi-même de revenir en arrière... avec des conséquences inconnues. C'est pourquoi les auteurs de SF choisissant d'exploiter ce thème adoptent en général un seul des deux parti-pris suivants :
  • Le voyage temporel est contrôlé par un groupe chargé d'empêcher la survenue de paradoxes temporels. C'est le cas de la Patrouille du temps de Poul Anderson (qu'il faudra que je lise un jour).
  • Le voyage temporel est au contraire contrôlé par un groupe ayant un but "supérieur" l'autorisant à en recourir au paradoxe temporel. C'est le cas en BD de la série des Valérian où l'intervention de Galaxity, la Terre du futur, sur la trame temporelle de 1986 lui permet d'assurer sa propre instauration.
Il existe bien entendu d'autres parti-pris, comme par exemple celui d'Isaac Asimov dans La Fin de l'Eternité, où les Eternels vivent "hors du temps" et interviennent sur l'Histoire humaine pour minimiser la souffrance de l'espèce. La série de BD Voyageur adopte encore un autre parti-pris... celui de confronter les deux premiers majeurs.

Imaginez que dans un futur proche et terrifiant, l'espèce humaine soit coincée sur une Terre en voie d'épuisement écologique. Imaginez que le capitalisme soit devenu assez puissant pour qu'un dirigeant de multinationale, Marcowicz, puisse acheter la ville de Paris à une France en faillite pour qu'il puisse mieux y conduire ses recherches scientifiques. Imaginez que les produits de ces expériences, des adolescents mystérieux nommés Fish et Lou, parviennent à s'échapper de ses laboratoires. Imaginez qu'ils soient aidés, dans leur fuite, par un étrange et redoutable personnage, Vedder, alias le Voyageur, qui semble partager avec eux une troublante connexion, à travers en particulier sa faculté à se déplacer par téléportation spatio-temporelle. Imaginez que les deux jeunes protagonistes deviennent l'emblème de la résistance contre Marcowicz. Imaginez qu'ils soient projetés dans leur propre passé, capables de réaliser le choix terrible d'empêcher l'avenir terrifiant d'où ils proviennent...

Ou bien au contraire, de le laisser s'accomplir.

Vous tenez entre les mains la trame de la série Voyageur, une bande-dessinée de SF d'une grande envergure, car pas moins de treize albums sont prévus, divisés en trois cycles de quatre albums chacun (Futur, Présent et Passé) suivis d'un album hors-cycles (Oméga). Les cycles Futur et Présent sont à présent achevés. Les auteurs (un scénariste appuyé de plusieurs dessinateurs) ont maintenant commencé le troisième et dernier cycle, Passé, relatant les pérégrinations de Fish et Lou dans notre propre passé. Ici, la nouvelle confrontation des deux frères ennemis se produit en 1166, dans le chantier de construction de Notre-Dame de Paris. L'un des deux est à présent bien installé dans son rôle de Vedder, le Voyageur dont les traces apparaissent tout au long de l'Histoire. L'un des deux, déterminé à épargner un futur de ruine à l'Humanité, va chercher à nouveau à éliminer son adversaire. L'autre aura fort à faire pour veiller à ce que le Destin s'accomplisse - car les pouvoirs de son frère, ainsi que sa folie, ne cessent de croître...

Le premier tome du cycle Passé tient ses promesses du point de vue du graphisme, même si certains choix - qui a eu l'idée de ce masque de patchwork pour le personnage du Roi-Masque ? - sont plutôt surprenants. La narration, en revanche, est décevante compte-tenu des deux cycles précédents. L'enjeu de cet album semble n'avoir été que de donner à voir l'installation de la fameuse statue de Vedder à Notre-Dame - et d'indiquer que, dans la suite des événements, Vedder va devoir visiter les années 1940 pour figurer sur l'une des photos découvertes pendant le cycle Présent. C'est très dommage et cela donne à craindre que la série ne sombre dans le procédé...

Il existe néanmoins un certain nombre de fils historiques à nouer. En particulier, des mystères entrevus dans le cycle Futur ne sont toujours pas résolus. Il est donc permis d'espérer que cet album n'ait qu'une fonction de "mise en bouche" - avant de passer aux choses sérieuses. La suite est attendue.

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samedi 27 mars 2010

La Librairie Ys

La Librairie Ys est spécialisée dans les littératures de l'imaginaire. Elle propose des livres neufs ou d'occasion. Basée sur Internet, elle bénéficie d'un site Web à la fois beau, ergonomique et logique dans son organisation. C'est donc un outil qui mérite tout votre intérêt !
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Récolte du 27 Mars 2010 : Salon du Livre

A la faveur du Salon du Livre 2010 à Paris, la Grande Bibliothèque s'enrichit à nouveau.

En SF :
Philip K. Dick, Au bout du Labyrinthe. Cadeau de Robert Laffont pour l'achat du suivant...

Michel Jeury, Soleil chaud poisson des profondeurs. Le premier tome d'une trilogie qui, à ce qu'il paraît, a "bouleversé la science-fiction française". Nous verrons.

Andreas Eschbach, Quest. Andreas Eschbach est connu en France pour Un milliard de tapis de cheveux. Ceci est de toute évidence un space-opera. Le livre est en version originale (Eschbach est allemand). Je n'ai pas lu en allemand depuis Die unendliche Geschichte de Michael Ende (L'Histoire sans fin dont il faudra que je parle un jour). Cela ne peut pas me faire de mal de me mettre à lire dans une troisième langue.

Martial Caroff, Exoplanète. L'auteur, un scientifique, s'intéresse aux conséquences d'un contact de l'humanité avec des intelligences non-humaines. C'est le premier tome d'une trilogie. Donnons-lui sa chance.












En BD :
Jean-Claude Mézières et Pierre Christin, Valérian et Laureline l'Intégrale, Tome 4. La série vient de se terminer. Une bonne raison pour se replonger dans ses meilleurs albums, dont font partie les quatre présents dans ce tome d'intégrale, non content par ailleurs d'être à tous points de vue les plus centraux de la série...

Pierre Boisserie, Eric Stalner, Lucien Rollin et Juanjo Garnido, Voyageur, Passé 1. La grande série du Voyageur entre dans son troisième et dernier cycle. Lu dans la foulée, la critique arrive très bientôt.
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vendredi 26 mars 2010

Joan D. Vinge, aka. the Space-Opera Queen

Il est des auteurs que l'on qualifie volontiers de "souverains en leur domaine" en raison de l'importance fondatrice, continuatrice ou refondatrice de leur oeuvre dans un champ donné. J'ai déjà eu l'occasion de parler d'un Isaac Asimov qui, en particulier grâce à son Cycle de la Fondation, est considéré comme "empereur de la SF" - titre savoureux dans la mesure où son Cycle de la Fondation est une histoire du déclin et de la chute d'un empire galactique, mais aussi dans la mesure où il n'est pas l'inventeur du space-opera. Leurs oeuvres accèdent alors au statut de classique reconnu en dehors de leur champ d'expertise. Ainsi Fondation et Dune sont-ils connus, au moins de nom, hors du cercle des amateurs de SF.

L'inconvénient de la terminologie du "souverain" est qu'il dissimule toute l'importance d'autres auteurs, moins (re)connus mais dont le travail participe à la grandeur d'un genre. C'est le cas de Joan D. Vinge dont les travaux sur le Cycle de Tiamat et celui de Cat le Psion constituent de forts intéressants ajouts dans le champ du space-opera. Même s'ils sont, il faut l'admettre hélas, assez mal connus en France.

Je ne m'appuierai ici que sur l'exemple du Cycle de Tiamat et ce pour deux raisons. D'abord parce que ses traductions françaises sont assez bien disponibles (dans l'ordre chronologique de l'histoire : Tangled up in Blue (préquelle non traduite), La Reine des Neiges (prix Hugo 1981), Finismonde et la trilogie de La Reine de l'Eté). Et ensuite, encore une fois, pour une raison affective : il s'agit du premier grand cycle de space-opera que j'aie lu avant même Dune.

Dans un futur mal défini, l'espèce humaine recouvre peu à peu d'un cataclysme politico-militaire ayant eu lieu deux mille ans plus tôt. Un empire d'envergure galactique s'est effondré suite à une guerre civile et des myriades de mondes ont perdu le secret du voyage spatial. Le Vieil Empire savait en effet produire la géniomatière, terme générique pour des substances technovirales "intelligentes" capables d'altérer le fonctionnement du corps humain, en prolongeant la vie ou en permettant la connexion mentale à des réseaux informatiques distants, mais aussi de modifier la trame de l'espace-temps et donc de voyager de monde en monde. Suite à l'effondrement de la civilisation, certains mondes se sont retrouvés isolés, le secret de la géniomatière perdu à jamais... Depuis quelques siècles, l'Hégémonie, centrée autour de la planète industrielle de Karemough, tente de reconstituer un noyau de civilisation technologique interstellaire. Elle maintient sous sa coupe, et grâce à une technique de voyage spatial rudimentaire exploitant les trous noirs comme un réseau de trous de ver, six mondes plus ou moins arriérés. L'un d'entre eux, Tiamat, est une planète océanique assez hostile à la vie humaine en raison de la rigueur de son climat : cent cinquante ans d'Hiver sont suivis par cent ans d'Eté. Cela est dû à sa situation astronomique particulière : Tiamat est en orbite autour d'une étoile double. Un trou noir proche vient perturber sa gravitation. Pendant les cent ans que dure l'Eté de Tiamat, les voyages spatiaux par ce trou noir deviennent impossibles, coupant Tiamat du reste de l'Hégémonie et lui rendant par conséquent, et dans les formes, son statut de planète indépendante. Or Tiamat est un monde riche de secrets. Sa capitale, Escarboucle, est une véritable relique de la technologie du Vieil Empire, que nul dans l'Hégémonie n'est capable de comprendre, et encore moins les Tiamatains divisés en clans étésiens et hiverniens. Par ailleurs, les mers de Tiamat recèlent une espèce unique dans l'univers, celle des ondins : animaux bioconstruits aux derniers jours du Vieil Empire, leur sang contient une forme de géniomatière très rare, l'eau de la vie, qui assure une immortalité transitoire à celui qui la consomme. Par conséquent, pendant les cent cinquante années d'Hiver, l'Hégémonie colonise Tiamat pour s'emparer de sa seule richesse intéressante, à savoir l'eau de la vie ; et à son départ elle organise l'arriération de Tiamat pendant le siècle d'Eté pour garantir son pouvoir à son retour. Cependant, cet univers "morcelé" où les communications entre les mondes de l'Hégémonie sont difficiles et régies par de strictes lois spatiotemporelles dispose d'un facteur d'unité : une machinerie, le réseau divinatoire, a été instaurée à la fin du Vieil Empire, pour garantir que tout savoir ne soit pas égaré. Des femmes et des hommes, les Sibylles et les Devins, agissent comme interfaces pour cette machinerie dissimulée de tous. Ils sont infectés par la géniomatière divinatoire qui leur donne accès à cette réserve de savoir - et à celle connue par les autres Sibylles et Devins de la Galaxie toute entière.

S'il est une oeuvre qui, à mon sens, réalise la synthèse parfaite entre les enjeux de Fondation - le déclin et la chute d'une civilisation, ainsi que les efforts pour la redresser - avec ceux de Dune - la lutte permanente entre les aspirations à l'humain et celles au plus-qu'humain, c'est bien du Cycle de Tiamat qu'il s'agit. Joan D. Vinge a très bien décrit une Galaxie où la Fondation et le Plan Seldon auraient échoué... Ou plutôt, une Galaxie en voie de rétablissement où le Plan Seldon ne serait pas de cette froide précision mathématique envisagée par Asimov, mais un outil mis au service d'êtres humains ordinaires, avec leurs joies et leurs peines, au lieu des Orateurs retirés du monde. Joan D. Vinge a bien compris, aussi, les risques du messianisme. Car la figure du messie qui, comme chacun sait, est appelé à revenir tôt ou tard, est présente dans le Cycle de Tiamat ; mais ce messie se révèle dans toutes ses imperfections beaucoup plus fragile, beaucoup plus humain... et en fin de compte beaucoup plus heureux qu'un Paul Atréides. Joan D. Vinge dispose par ailleurs, à travers le monde océanique de Tiamat et la ville d'Escarboucle, de véritables personnages à part entière tout comme Dune, la planète, pouvait l'être dans Dune, le livre. Les mers de Tiamat sont révérées par les clans étésiens alors que les clans hiverniens, eux, préfèrent vivre à proximité d'Escarboucle et donc sur les rares grandes îles... comment ne pas y retrouver le subtil distingo exercé, sur Dune, entre le peuple des Fremen et celui des creux et sillons ?

Joan D. Vinge présente aussi une spécificité par rapport à ses éminents prédécesseurs. Fondation est une oeuvre des années 1940. Dune est une oeuvre des années 1960. Le Cycle de Tiamat est une oeuvre des années 1980. La confiance éprouvée par Asimov dans le progrès technologique est disparue depuis quarante ans : l'existence de l'arme nucléaire y a mis fin. Celle éprouvée par Herbert dans le progrès intellectuel de l'Homme est aussi disparue : nous sommes au début des années-fric, avec leur cortège de gâchis et de futilité... Les héros de Joan D. Vinge sont souvent désabusés voire impuissants devant l'immobilisme de leurs sociétés respectives, oppressantes et lourdes de traditions depuis des siècles voire des millénaires. Pourtant, ils ne renoncent pas à leur humanité pour autant. Quitte à tout perdre pour faire reculer le chaos social.

Le message de Joan D. Vinge, s'il est parfois dur, n'en est donc pas moins un message de progrès dans le désordre socio-économico-écologique mondial. Un message d'espoir en ces jours de chaos.
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lundi 22 mars 2010

Avatar : ceci n'est pas une critique

Avatar, le film, était à peine sorti qu'il faisait apparaître, dans le grand public, l'une des questions fondamentales de l'exobiologie (nom donné à la science chargée d'étudier d'hypothétiques formes de vie venues d'autres planètes) : une biosphère étrangère telle que celle de Pandora pourrait-elle produire des êtres vivants aussi proches en apparence de l'Être humain que ne le sont les Na'avis ? La question, si elle est pour le moment fort théorique - aucune biosphère étrangère n'ayant été encore identifiée, donc encore moins étudiée - n'est pas pour autant dépourvue d'intérêt. Car elle constitue un angle d'attaque éventuel de la science-fiction, très belle au demeurant, à l'oeuvre dans Avatar.

La figure de l'extraterrestre est l'une des plus familières de la SF. Depuis les petits hommes verts jusqu'à l'alien en passant par les BEM (bug-eyed monsters = monstres aux yeux pédonculés), c'est un fait que des êtres intelligents différents constituent un moyen formidable de matérialiser, par antithèse, ce qui fait le propre de l'Être humain. La différence peut être le fait d'un aspect plus ou moins étranger, associé souvent à une façon de penser "autre". Elle peut être aussi le fait d'une biologie tout à fait différente de celle de l'Être humain - et, partant de là, de l'existence d'une biosphère originale et parfois incompatible avec la nôtre. Avatar repose sur ce dernier argument. Pandora, le monde-jungle aux plantes et aux animaux bioluminescents, est en réalité d'une hostilité peu commune tout d'abord à cause de son air, nocif à l'Être humain pour des raisons qui ne sont jamais dévoilées. Mais ce simple fait révèle que l'environnement chimique de Pandora est différent de celui qui a permis l'évolution de l'organisme humain. Alors ? Comment expliquer l'existence des Na'avis dont le plan d'organisation apparaît si semblable au nôtre ?

Cette notion de plan d'organisation est centrale pour comprendre qu'il y a un problème. Un organisme vivant, sur Terre, n'est jamais - ou presque jamais - un simple paquet de cellules agencées "au hasard". Un Être humain est constitué de cellules qui s'organisent les unes par rapport aux autres selon un plan, lequel se met en place au cours du développement embryonnaire. Une modification de ce plan peut entraîner des malformations plus ou moins graves. Il est à noter que ce plan d'organisation n'a pas toujours existé : l'Être humain moderne a une existence assez récente, bien inférieure à un million d'années. Cela veut dire que le plan d'organisation humain dérive, par évolution, d'un autre plan d'organisation antérieur, lequel lui-même dérivait d'un autre plan d'organisation et ainsi de suite... On peut ainsi tracer une véritable lignée de l'évolution humaine : l'Être humain est humain, donc c'est un Mammifère, donc c'est un Vertébré, donc c'est un Chordé, pour s'en tenir à un niveau de classification évocateur. Le plan d'organisation des Chordés, auquel se rattache celui de l'Être humain, est assez ancien dans l'Histoire de la vie sur Terre, car ses premiers représentants remontent à la fameuse radiation cambrienne vieille de plus de cinq cents millions d'années. A cette époque se mettent en place tous les plans d'organisation actuels, ce qui signifie que tous les animaux pluricellulaires de la Terre actuelle ont un plan d'organisation qui se rattache, d'une façon ou d'une autre, à un plan d'organisation ancestral apparu à cette époque. Cet énoncé paraît évident. Pourtant, il dit, sans le dire, quelque chose de très intéressant. La radiation cambrienne s'est caractérisée par l'apparition de bien plus de plans d'organisation qu'il n'y a de plans d'organisation majeurs à l'heure actuelle. Ce qui signifie qu'en cinq cents millions d'années, un nombre élevé de plans d'organisation originaux ont disparu sur Terre. Eteints, Anomalocaris et Hallucigenia (proches des Arthropodes, c'est-à-dire des Insectes, Arachnides et Crustacés ; les images ici les représentent tous les deux dans cet ordre, en vision d'artiste, à partir des fossiles découverts dans les roches du Cambrien). Mais tant qu'on parle d'Anomalocaris et d'Hallucigenia... Ne leur trouvez-vous pas un petit air de créatures extraterrestres ? Un air si différent qu'il pourrait bien venir d'ailleurs ? Mais pourquoi nous apparaissent-ils différents alors qu'ils proviennent de la même évolution que la nôtre et qu'ils ne sont qu'éteints ?

La réponse est lumineuse : ils nous apparaissent différents parce que leurs plans d'organisation ne sont plus représentés à l'époque actuelle. L'évolution s'est chargée de les effacer de la surface de la Terre, bien avant même l'apparition des Mammifères.

L'auteur de SF, qu'il travaille à l'écrit ou au cinéma, est comme n'importe quel autre auteur. Il doit trouver son inspiration quelque part. Et pour décrire ce qui est différent, le mieux est encore de réfléchir à partir de ce qui existe "en vrai". Or la nature, dans sa complexité, présente souvent des particularités bien étranges. L'alien avec son atroce cycle de vie n'est que le croisement biologique d'une Guêpe solitaire (certaines d'entre elles pondent leur progéniture dans des Araignées ou des larves d'Insectes) et d'un Cnidaire avec alternance de génération (stade polype et stade méduse). C'était déjà fait, au sens propre du terme ! Mais qu'est-ce qui autorise l'auteur de SF à transposer à d'autres biosphères ce qui est connu dans la nôtre ? La biologie obéit à quelques lois dont certaines sont plus intuitives que d'autres. Ainsi, la loi de la sélection naturelle est connue depuis les travaux de Darwin : soit deux êtres vivants A et B d'une même espèce. Si l'on applique une pression de sélection favorable à l'être vivant A, ses descendants vont prendre le dessus à la génération suivante sur ceux de l'être vivant B. Une pression de sélection, cela peut être le simple fait pour un animal de vivre dans un environnement donné. Comme par exemple une jungle : les adaptations permettant de grimper aux arbres, et donc d'échapper aux prédateurs les plus gros qui ne peuvent y grimper, permettront la survie des animaux qui les possèdent, et leur assureront de participer en fort contingent à la prochaine génération de leurs espèces. En d'autres termes, la main, qui avec son pouce opposable permet de s'agripper aux branches sans disposer des griffes - apanage des prédateurs - est l'un des avantages sélectifs des Primates. Rien de surprenant donc à ce que les Na'avis, eux-mêmes évolués dans un monde-jungle, disposent de mains avec un pouce opposable : cela s'appelle de la convergence biologique. Mais, licence fictionnelle, n'ont-ils que quatre doigts par main... Pourquoi pas ! Les premiers Vertébrés Tétrapodes, desquels nous sommes issus, en avaient bien sept à chaque membre.

La convergence en biologie est un fait bien connu. Ainsi, une bonne part de ce que l'on appelle en langage vernaculaire des cactus ne sont en réalité pas des Cactacées :

A gauche, trois photos de Cactacées véritables. A droite, trois photos d'une même Euphorbiacée. On retrouve chez les deux lots de Végétaux la même apparence et pourtant, il s'agit de deux groupes différents ! Les mêmes causes produisent les mêmes effets. La convergence peut exister en biologie, elle est liée en grande partie à des contraintes physico-chimiques et il n'y a aucune raison, la physique et la chimie étant à peu près les mêmes partout dans l'Univers, pour qu'elle n'existe pas entre des espèces issues de biosphères différentes. On pourrait donc analyser sans doute l'apparence externe d'un Na'avi millimètre par millimètre et justifier ainsi sa proximité frappante avec un Être humain. Bien sûr, il existe des différences externes remarquables. Leur taille peut s'expliquer par une pesanteur inférieure : Pandora n'est-elle pas une lune d'une géante gazeuse, donc inférieure en masse à la Terre ? Leurs aptitudes à se connecter avec la faune et la flore : cela semble très novateur, mais ce n'est guère plus qu'une amélioration de la communication phéromonale répandue par exemple chez les fourmis ; inconnu sur Terre mais pas impensable. On ne sait rien de leur agencement interne en revanche, mais leur couleur de peau et leur aptitude à briller la nuit laisse à penser toutefois que sous le vernis d'une morphologie convergente, le bois de la biochimie présente une différence radicale.

Et c'est là que le bât blesse pour le film, car la conception des avatars est justifiée par une seule phrase : "fabriqués à partir d'ADN humain mélangé à celui des autochtones". C'est oublier que l'évolution biologique repose sur les lois de la biologie moléculaire, que Darwin ne pouvait connaître. Et les lois de la biologie moléculaire ne sont autres que de la physico-chimie quelque peu améliorée. En réalité, l'évolution biologique a été précédée sur Terre par toute une évolution chimique. Les océans de la Terre primitive étaient, comme l'expérience de Miller en particulier le démontre, de véritables machines à produire de la matière organique bien qu'ils n'aient contenu au départ aucune forme de vie. En l'état présent des connaissances, les premiers acides aminés, les premiers acides nucléiques et les bicouches lipidiques, en d'autres termes, les éléments que l'on retrouve chez toute cellule vivante contemporaine, sont apparus d'une façon indépendante par évolution chimique "naturelle" liée aux conditions environnementales particulières de la Terre primitive. Ce n'est que plus tard que la correspondance du code génétique s'est établie entre les polymères d'acides aminés (les protéines) et ceux d'acides nucléiques (ARN puis ADN). Ce n'est sans doute que plus tard encore que ces premiers éléments d'une machinerie cellulaire complexe, acides nucléiques contenant l'information nécessaire à la production des protéines enzymatiques indispensables à leur propre reproduction, furent encapsulés dans les bicouches, formant ainsi les ancêtres des cellules vivantes actuelles. Il faut bien voir que cette évolution chimique, liée aux conditions particulières de la Terre primitive, a sans doute fonctionné pendant une très longue période où des myriades de protocellules ont été produites sans pour autant passer du stade de simple oscillateur chimique à celui de cellule vivante... Jusqu'au jour où quelques unes d'entre elles "franchissent le pas". A suivi ensuite une longue période d'évolution des premiers organismes unicellulaires, qui s'est conclue par la sélection d'une seule lignée : de nos jours, la biologie moléculaire a proposé le concept d'une cellule ancestrale, nommée LUCA, de laquelle sont issues tous les lignées actuelles. Là encore, il faut comprendre que LUCA n'était pas seul et faisait partie d'une véritable cohorte d'autres cellules dont certaines ont peut-être donné des lignées - mais qui se sont éteintes depuis. Le tableau de correspondance du code génétique étant universel, à de très rares exceptions près, il est tout à fait légitime de postuler que LUCA possédait le même. Ce qui implique par conséquent que l'ARN ou l'ADN de LUCA, ainsi que ses protéines, obéissaient à des lois biochimiques semblables à celles qui régissent les cellules contemporaines.

Mais qu'en est-il des autres ? Les autres cellules ancestrales, cousines plus ou moins éloignées de LUCA, et qui sont à présent toutes éteintes ? Il n'en reste aucune trace permettant de connaître leur biochimie. Utilisaient-elles les mêmes acides nucléiques ? Les mêmes acides aminés ? Il faut bien savoir que certaines bases nucléiques n'apparaissent que d'une façon très rare dans l'ADN ou l'ARN des organismes contemporains. De la même façon, certains acides aminés n'apparaissent pas dans le tableau de correspondance du code génétique et se trouvent donc exclus des protéines contemporaines. Enfin, la règle de correspondance acides nucléiques/acides aminés du code génétique repose sur la règle "trois acides nucléiques successifs forment un codon qui est traduit par un acide aminé", ce qui permet de coder d'une façon non ambiguë les vingt acides aminés du tableau du code génétique. Imaginons à présent qu'une cellule vivante contemporaine de LUCA n'ait pas eu besoin de vingt acides aminés mais de quinze. Il lui aurait suffi alors de codons à deux acides nucléiques pour coder ses acides aminés d'une façon non ambiguë !

La disparition des collatéraux de LUCA est liée à la sélection de cette dernière, qui devait - compte-tenu de l'environnement moléculaire de l'époque - disposer d'un avantage sélectif sur toutes les autres cellules. Or il apparaît très peu probable que ces conditions, au niveau moléculaire, puissent être les mêmes sur d'autres planètes connaissant l'apparition de formes de vie. Que d'éventuels Na'avis puissent disposer d'un ADN, dans ces conditions, et qui plus est compatible avec celui produit sur Terre apparaît si improbable qu'il serait tentant, pour le coup, de l'expliquer par le miracle.

Car l'évolution n'est pas un phénomène lié à une intention ou à un dessein, c'est un véritable jeu d'essais, d'erreurs et de succès qui se joue et dont l'ADN porte les traces fossilisées.
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vendredi 19 mars 2010

Mettons nos bibliothèques en réseau

Mon profil sur Babelio.com
Il y a quelques jours, j'ai découvert un outil qui ne manquera pas de m'être précieux.

Babelio est un site de réseau social dont la particularité consiste à s'intéresser aux livres. Vous y créez un profil (le bouton que j'ai glissé au début de ce message vous conduit sur le mien) ce qui vous permet d'ouvrir la liste des livres que vous avez dans votre bibliothèque. Si un livre ne figure pas encore dans la base de données, il vous suffit de le créer à l'aide d'un très simple formulaire : vous avez même la possibilité d'ajouter une image de la couverture.

Vous avez la possibilité d'enrichir la fiche de chaque livre par votre propre contenu : résumé, critique... qui viennent s'ajouter au contenu créé par les autres utilisateurs. Vous coexistez en effet sur la base de données avec d'autres personnes avec lesquelles vous pouvez interragir par messages publics ou privés : cette interaction vous permet entre autres d'accéder à leurs propres bibliothèques et donc, peut-être, de repérer de nouvelles idées de lecture.

Babelio est soutenu par un forum où les administrateurs du site et les utilisateurs peuvent échanger des idées quant à l'évolution du site. La communauté semble très ouverte et décontractée, ce qui garantit un confort d'utilisation en progression permanente.

Enfin, ce site propose une opération nommée "masse critique" : une liste de livres est publiée de temps en temps. Si vous êtes incrit sur Babelio et que vous disposez d'un blog, vous pouvez présélectionner ceux des livres de cette liste qui vous intéressent. Après tirage au sort, vous pourrez gagner le droit d'en recevoir, à charge pour vous d'en publier une critique un mois au plus tard après.

A bientôt !
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jeudi 18 mars 2010

Les Chèvres du Pentagone

Le paranormal est l'un des ressorts de fiction parmi les mieux connus du grand public : le "plus qu'humain", avec l'"autre qu'humain", reste l'une des plus fécondes des hypothèses de l'imaginaire, que ce soit en littérature ou en cinéma. De nos jours, les hypothèses de fiction liées au paranormal sont soutenues par une abondante production (ce qui contribue à en faire un champ très bien exploité) mais aussi par toute une contre-culture de masse apparue dans les années 1970. La vogue de la "sapience venue de l'Orient" et du "new age" frappe en effet à cette époque. Un nombre non déterminable mais sans doute impressionnant de personnes emprunte alors les "chemins de Katmandou" (pour reprendre le titre du roman de René Barjavel), armées en tout et pour tout d'une guitare et de quelques joints de hasch... Bien souvent, et dans le meilleur des cas, le chemin s'arrêtait à la première douane, voire au premier contrôle de police. Parfois, il s'arrêtait d'une façon un peu plus tragique un peu plus loin. Certains sont tout de même arrivés à Katmandou ; il y en a même qui en sont revenus. Parmi ceux-là, quelques uns sont devenus, dix ans après, les stars des eighties, les années-fric. Quoi qu'il en soit, la culture new age imprègne depuis notre imaginaire et pas que lui : qui ne s'est jamais surpris à dire "mauvais karma" et à trouver cette expression plus savoureuse que le bon vieux "pas de chance" ?

Les Chèvres du Pentagone n'est jamais que le récit d'un "chemin vers Katmandou", ou plutôt, le récit de plusieurs de ces "chemins". La spécificité intéressante de ce film est le fait qu'ici, ce sont des militaires qui empruntent ces chemins. Là où cela confine au jubilatoire, c'est que ces militaires le font... sur ordre. L'argument retenu est le suivant : l'armée américaine aurait, à la fin des années 1970 et à la fin des années 1980, tenté de développer des armes paranormales ; une trentaine d'années après, un journaliste d'une feuille de chou locale se lance par hasard à la recherche des survivants de l'unité "paranormale" constituée alors. Cette recherche va le conduire dans l'Irak post-Saddam et à la découverte d'un certain nombre de spécimens plus allumés les uns que les autres.

L'idée que l'armée américaine puisse s'être mise à faire des recherches sur les éventuelles applications militaires du paranormal n'a rien de scandaleux en soi : Ronald Reagan n'a-t-il pas eu l'occasion de déclarer, pendant ses mandats, qu'en cas d'invasion extraterrestre les Etats-Unis et l'Union Soviétique devraient s'allier ? Après tout, on pourrait aussi dire - en voulant être méchant - que des gens dont le métier consiste à tuer d'autres personnes ont de toute façon quelque chose qui ne tourne pas rond, ce qui peut les prédisposer à croire à la télépathie, à la voyance extralucide et à la télékinésie. J'ignore si le Pentagone a en effet financé de tels projets mais les contribuables étant bonnes pâtes en France comme aux Etats-Unis (surtout quand on ne les informe pas de la façon dont leurs impôts sont dépensés), cela n'aurait rien de surprenant. L'argument est donc tout à fait crédible et la sauce prend bien. Elle est soutenue en cela par le jeu des deux acteurs principaux. Ewan McGregor joue le rôle du journaliste (Bob Wilton), benêt mais pas grave, qui découvre l'histoire incroyable de ce bataillon paranormal et veut faire un papier dessus histoire de ne plus être un journaliste minable et peut-être récupérer sa femme. En face de lui, l'un des vétérans de ce bataillon, Lyn Cassady, bien siphonné mais grave, lui raconte les heures de gloire de leur unité hors du commun : il est incarné par Face de Nespresso, pardon, George Clooney, qui ferait peut-être mieux de jouer plus souvent dans ce genre de films. En d'autres termes, on rentre dans le jeu du film et on se marre comme pas souvent à voir les astuces foireuses de Lyn Cassady réussir d'une façon inattendue ou bien déclencher diverses catastrophes. Le loufoque est renforcé par les flash-back faciles à maîtriser (la date est indiquée avec obligeance en incrustation) où l'on découvre en quelque sorte le best-of de la grandeur de cette unité paranormale.

Le film se termine sur un constat désabusé : même trente ans après, l'armée reste l'armée, sauf qu'elle est maintenant aux mains de milices privées sans scrupules. Dénonciation sans équivoque de l'irresponsabilité de l'administration Bush, appliquée avec talent au contexte très particulier du film. On reste donc scotché jusqu'à la fin et on en sort à la fois réjoui et pensif : un cocktail qui, tout compte fait, valait le déplacement.
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mardi 16 mars 2010

L'aède et la scénariste : réinterprétations

Il y a quelques années de cela, en me livrant à l'un de mes passe-temps favoris (à savoir, la récolte de nouvelles pièces destinées à garnir les rayons de la Grande Bibliothèque), j'étais tombé sur le tome 1 de la série de BD Le dernier troyen. La couverture m'avait alléché car j'avais aussitôt remarqué les casques grecs associés à des éléments plus futuristes. A la lecture du volume, j'avais découvert une série très prometteuse, associant les mythes grecs avec des thèmes futuristes, ce qui n'était pas sans me rappeler le célèbre dessin animé Ulysse 31 (dont je suis, au passage, un fan inconditionnel même si je dois reconnaître qu'il n'a peut-être pas très bien vieilli). Le dernier troyen s'inscrit dans l'univers des Chroniques de l'Antiquité Galactique, où la scénariste (Valérie Mangin) avait déjà entamé une première série, Le fléau des dieux, racontant l'histoire du déclin et de la chute de l'Orbis romain galactique dans un contexte d'invasions barbares... Avec cette nouvelle série, Valérie Mangin développait une lointaine préquelle au Fléau des Dieux, et même (sans vouloir trop en dire sur le procédé retenu pour la narration) une préquelle dans la préquelle : tâche ambitieuse et menée à bien dans l'ensemble au fil de la série.

On voit s'ouvrir dans De bruit et de fureur un nouveau pan des Chroniques de l'Antiquité Galactique. Mais cette fois-ci, pas de vaisseaux, pas d'étoiles, pas de voyages de mondes en mondes, car ce premier tome nous emmène sur la Terre des origines, à l'époque de la Guerre de Troie telle que racontée par les aèdes. Dans l'épopée homérique, les hommes s'affrontent entre eux sous l'influence des luttes de pouvoir entre les dieux. C'est ainsi que, parfois, les dieux interviennent sur le champ de bataille pour favoriser leurs champions : ainsi, Aphrodite osera parfois soustraire Pâris, son favori, aux armes de ses ennemis : deus ex machina tout à fait compris, sinon accepté, par les autres protagonistes, qui savent pouvoir être eux aussi à un moment ou à un autre favorisés par l'un ou l'autre des dieux.

Dans cet album, on retrouve avec un certain plaisir les protagonistes attendus, depuis Ulysse jusqu'à Hector en passant par Achille. De toute évidence, c'est à Ulysse que revient le rôle délicat de protagoniste principal. Sceptique et agnostique, sinon athée, avant l'heure, l'homme aux mille ruses va être confronté à l'existence des dieux. Car ceux-ci apparaissent bel et bien, et interviennent aussi dans la guerre de Troie tout comme ils le font dans l'épopée homérique... Avec une petite surprise tout de même : les dieux proviennent du lointain futur raconté dans le Fléau des dieux, et leurs intentions, pour certains d'entre eux, sont rien moins qu'inattendues, ce qui plongera Ulysse dans un dilemne tout... mythologique. Et qui n'est pas sans rappeler un Ilium de Dan Simmons.

La lecture de ce premier volume laisse une bonne impression globale. Le dessin, classique, est superbe. L'histoire, très fidèle à l'épopée homérique, est conduite sans temps mort. On n'a ni le temps, ni la matière à s'ennuyer. A ce titre, cet album est une réussite. Mais il n'est sans doute pas non plus aussi réussi qu'il aurait pu l'être. Le choix de ne faire apparaître les dieux à visage découvert qu'aux yeux du seul Ulysse est en effet critiquable du point de vue homérique : pour Homère, les dieux pouvaient vivre parmi les hommes, lesquels disposaient de preuves indiscutables de leur existence... Le parti-pris du scénario est clair : il s'agit de réinterpréter l'Iliade, ce qui, en soi, ne pose aucun problème. Mais l'Iliade est suivie de l'Odyssée. Comment donc un Ulysse sceptique l'aurait-elle vécue ? Voilà en quoi De bruit et de fureur déçoit : d'une certaine façon, Ulysse découvre "trop tôt" le secret des dieux - ce qui clôt, sans doute d'une façon prématurée, un potentiel narratif fort intéressant.

Le talent de scénariste de Valérie Mangin étant ce qu'il est, nul doute que la suite sera bien à la hauteur de ce premier tome. Néanmoins, on ne pourra lire cette série sans avoir cette pointe de regret, même si, sans nul doute, Ulysse aura d'autres tourments à subir - et donc, une autre voie pour comprendre ce qui sépare l'homme du dieu.
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samedi 13 mars 2010

Récolte du 13 Mars 2010

Les rayons de la Grande Bibliothèque se chargent de nouveautés...

En SF :
Richard Morgan, Furies déchaînées (troisième opus de la série Carbone modifié). Le début de la série s'étant révélé très prometteur, j'ai décidé de la poursuivre jusqu'au bout. Il y a quelque chose dans cet univers qui m'évoque celui de Cat le Psion écrit par Joan D. Vinge (auteur dont je vais parler un jour ou l'autre).

Corinne Guitteaud, Aquatica. Cela donne l'impression d'être un planet/space opera plutôt bien écrit, premier tome d'une série nommée La trilogie atlante. Au défilement des pages, j'y ai repéré le nom de Väinämöinen, ce qui suggère que la mythologie finnoise ferait partie des sources de l'auteur. Toutes raisons suffisantes pour lui laisser sa chance.









En BD/manga :
Valérie Mangin, La guerre des dieux : de bruit et de fureur (tome 1 d'une nouvelle série dans l'univers des Chroniques de l'Antiquité galactique). Lu dans la foulée, la critique va venir bientôt.

Hiroyuki Asada, Letter Bee (tome 5). Un manga plutôt prenant même s'il semble s'adresser à un public assez "jeune" (au moins d'esprit). Les premiers tomes mettent en place un univers très imaginatif. J'en ferai la critique si les développements de l'histoire me paraissent en valoir la peine.
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vendredi 12 mars 2010

Millenium, tome 1

Une fois n'est pas coutume : j'ai plusieurs livres sous le coude en même temps. En particulier, j'ai décidé de me lancer (enfin) dans la série des Millenium. Mes impressions à la fin du premier tome...Share/BookmarkWikio Voter !

Borges, ou le Soleil nocturne de l'imaginaire fantastique

La mystique mésoaméricaine ancienne se caractérise par le concept dualiste selon lequel tout principe admet un contraire. Les contraires s'équivalent et s'identifient en un tout. C'est une pensée différente de la nôtre en ce sens que le principe contraire doit être défini et voire même représenté s'il n'a pas d'existence sensible. Ainsi, à l'astre solaire correspond un principe diurne, ce qui implique l'existence d'un principe nocturne contraire. Si l'aigle est associé à l'aspect diurne de l'astre solaire, le jaguar est quant à lui associé à son aspect nocturne.

Jorge Luis Borges est un auteur argentin du vingtième siècle. Il n'est pas mexicain et on ne saurait donc le relier aux traditions mésoaméricaines dualistes, ni par son éducation primordiale, ni même par son héritage culturel lointain. Ceci étant dit, la littérature de Borges est foisonnante ainsi que l'art précolombien, et riche d'une étrange vitalité. Maître dans l'art difficile de la nouvelle, Borges sait, en quelques pages et sans douleur, faire passer le lecteur du labyrinthe bien réel de nos rues contemporaines à celui d'Astérion par exemple. Car chez Borges, le fantastique ne s'impose pas à la trame du réel : il s'y infiltre.

Le fantastique, chez Dino Buzatti par exemple, se caractérise en général par une irruption brutale et souvent perçue (à tort parfois) comme hostile : que l'on repense au fameux K, éponyme d'une nouvelle et du recueil qui la contient. Ici, le fantastique apparaît comme le résultat d'une greffe entre le monde réel et celui de l'imaginaire, greffe qui est aussitôt perçue en tant que telle par les personnages. Il en est de même par exemple dans le Frankenstein de Mary Shelley, où l'horreur éprouvée par le lecteur est d'abord celle du Docteur Frankenstein devant son acte de création contre nature : plus que le monstre, c'est son créateur qui épouvante.

Chez Borges, au contraire, la dimension imaginaire n'est pas greffée à la trame réelle du récit. Bien souvent, le point de départ de la nouvelle est la découverte, par le narrateur - Borges travaille souvent à la première personne - d'un objet anormal. Dans Le livre de sable, le narrateur fait l'acquisition d'un livre infini, en ce sens qu'il n'admet ni début ni fin : on peut en tourner les pages à l'infini, dans un sens ou dans l'autre, il en restera toujours d'autres à tourner. Le narrateur cherche tout d'abord à épuiser les pages du livre de sable avant de se rendre compte qu'il n'y arrivera pas. Il tente ensuite de les marquer pour les différencier (le livre ne contenant aucun message intelligible). En définitive, cet objet dont il ne peut se rendre maître finit par l'épouvanter : il décide de s'en débarrasser en le déposant dans la réserve d'une bibliothèque publique.

Le concept d'un objet infini n'est pas nouveau en littérature, et on pourrait s'imaginer que le livre de sable n'est qu'un avatar inquiétant de la corne d'abondance : ainsi, dans l'une des nouvelles du recueil Le K, Buzatti prend-il pour argument celui d'un veston aux poches débordantes de billets, et qui ne se vident jamais. Le narrateur, qui en est le propriétaire, se rend compte que dès qu'il récupère un billet dans sa poche, un crime se produit : hold-up meurtrier dans une banque ou vol à domicile avec meurtre à la clé. Décidant de se débarrasser du veston démoniaque, il le brûle - et découvre alors que les biens acquis avec l'argent du veston n'existent plus. La nouvelle se conclut sur une note humoristique pour le lecteur, mais pas pour le narrateur : celui-ci déclare attendre la facture du tailleur étrange qui le lui a confectionné.

En quoi le livre de sable de Borges se distingue-t-il, par exemple, du veston démoniaque de Buzatti ? La différence entre ces deux objets est fondamentale. Le veston a de toute évidence une fonction dans la trame du réel au sein de la nouvelle. Il y est introduit par l'intermédiaire d'un personnage inquiétant, le tailleur, qui disparaît une fois le veston remis à son propriétaire. Sa destruction a elle-même des conséquences dans la trame du réel. En somme, toutes ces propriétés en font un objet "normal" malgré son caractère démoniaque. En revanche, le livre de sable n'obéit à aucune loi du réel et c'est de cette prise de conscience graduelle que provient l'épouvante du narrateur. Ce n'est que peu à peu que celui-ci découvre l'ampleur de ses étonnantes propriétés. Ainsi, un objet "bizarre" mais qui est au début perçu comme une simple curiosité se change peu à peu en objet "anormal" car impossible à expliquer. Le livre de sable n'a pas de fonction particulière à part celle d'être le livre de sable. Le narrateur le comprend bien puisque, pour s'en débarrasser, il ne voit rien d'autre à faire que de le déposer dans un rayon de bibliothèque, rien ne ressemblant plus à un livre qu'un autre livre ! En fait, le livre de sable n'est en soi même pas menaçant : ce qui inquiète, c'est le fait qu'il témoigne, aux yeux du narrateur, de l'existence d'une transcendance. Le livre de sable est le témoin, égaré dans le monde réel, d'une dimension différente et inconnue.

L'anormalité de certains objets caractérise chez Borges l'infiltration du fantastique dans l'univers réel. Cette anormalité peut correspondre à des apparences subtiles (l'Encyclopaedia Britannica modifiée dans Tlön, Uqbar, Orbis Tertius) ou bien des propriétés inhabituelles (le cône à la fois minuscule et pesant de la même nouvelle). Dans tous les cas, on est bel et bien confronté à une invasion graduelle de la réalité par des éléments étrangers. Point d'épouvante brutale chez Borges, car lorsqu'il est inquiétant, le fantastique l'est par une inquiétude diffuse : la nouvelle Tlön, Uqbar, Orbis Tertius se termine par l'effrayant constat du narrateur selon lequel le monde finira par devenir Tlön. Tôt ou tard. Inéluctable transcendance !

La littérature de Borges apparaît donc comme celle du glissement : du normal au bizarre, du bizarre à l'anormal et de l'anormal au transcendant. Dans ce glissement, les personnages borgésiens sont souvent frappants de passivité face à leur destin. Ce cocktail peu ordinaire fait de Borges - écrivain atypique - l'un des grands du vingtième siècle, et de sa littérature exigeante l'un des piliers de l'imaginaire contemporain.Share/BookmarkWikio Voter !

jeudi 11 mars 2010

"La rafle"

Les faits de la rafle parisienne de Juillet 1942 sont connus : la police française, aux ordres du régime collaborationniste de Vichy, a rassemblé des milliers de juifs au Vélodrôme d'Hiver, prélude à leur déportation vers les camps de la mort d'où presque aucun n'est revenu. Parmi ces gens, des centaines d'enfants qui n'avaient pas été réclamés par l'occupant : les dirigeants de Vichy avaient choisi d'aller plus loin qu'il ne leur était demandé, dans l'espoir peut-être de s'attirer les bonnes grâces de Hitler. Les faits sont têtus et ceux-ci le sont d'autant plus qu'il est difficile de les appréhender : d'un côté, un calcul politique effroyable, de l'autre, les victimes de ce calcul qui furent sans doute nombreuses à, pour reprendre les mots de Georges Perec dans W ou le souvenir d'enfance, être mortes "sans avoir compris".

La rafle s'ouvre sur un avertissement : les faits décrits, et y compris les plus extrêmes, sont réels. Et comme pour en souligner la réalité plutôt que le réalisme, les premières images ne sont autres que celles du film de propagande tourné lors de la visite de Hitler à Paris en Juillet 1940, avant de s'enchaîner - passage du noir et blanc à la couleur - sur le corps de la narration. Celle-ci se concentre sur le sort de quelques personnages liés à l'histoire de la rafle du Vélodrôme d'Hiver : deux familles juives qui seront peu à peu séparées, le seul médecin juif autorisé à travailler à l'intérieur du Vélodrôme et une jeune infirmière venue de l'extérieur pour l'assister. Le film se décompose à peu près en deux moitiés : la première finit lorsque les raflés sont emmenés du Vélodrôme d'Hiver jusqu'à leur camp de transit vers Beaune.

Le parti-pris des auteurs est celui de se concentrer sur la "petite" histoire, celle des personnages présentés plus haut, plutôt que sur la "grande", à savoir celle des dirigeants allemands ou français qui, pendant leurs apparitions fugaces, préparent un crime inouï. Et c'est là que le bât blesse déjà, car en privilégiant cette "petite" histoire, le film relègue aux oubliettes tout questionnement politique sérieux, alors que, de toute évidence, les décisions prises par Pétain, Laval, Hitler et Bousquet ne sont pas faites au hasard et sont sous-tendues par des choix d'ordre politique. A la place de ce questionnement - indispensable, pourtant, pour comprendre toute la dimension de l'horreur subie par les raflés du Vélodrôme d'Hiver - le film est submergé par la seule émotion d'un quotidien déchiré jusqu'au-delà du tragique, avec son lot de séparations inhumaines. Car la rafle du Vélodrôme d'Hiver, c'était aussi la violence terrifiante faite à des gens qui ne pouvaient croire que l'autorité pourrait aller jusqu'à les arrêter. Puis qui ne pouvaient croire après leur arrestation qu'ils seraient déportés. Et cette violence bien loin d'être arbitraire, on ne peut la comprendre sans la replacer dans son contexte politique. Or les clés manquent, dans La rafle, pour saisir tout ce contexte...

Le jeu des deux "vedettes" choisies pour incarner le personnage du père de famille déporté (Gad Elmaleh) et celui du médecin (Jean Reno) apparaît alors d'autant moins crédible. Si Gad Elmaleh a parfois quelques lueurs, en particulier lors de l'arrestation de son personnage, il n'en est rien pour Jean Reno qui joue avant tout son propre personnage. Leur très brève interaction dans le camp de transit (pas plus d'une minute !) confine alors au ridicule lorsqu'ils confrontent leurs opinions politiques : trotskyste pour l'un, sioniste pour l'autre, et on s'en tient à ça... Le personnage de l'infirmière est quant à lui mieux réussi et plus crédible, en ce sens qu'elle est la seule à poser les bonnes questions - même si elle ne comprendra pas avant qu'il ne soit trop tard. C'est en définitive les enfants qui jouent presque le mieux, même si, comme on peut s'y attendre, ils jouent surtout le rôle de déclencheurs d'émotion.

La scène finale rassemble à nouveau, la guerre une fois terminée, certains des protagonistes. Hélas, le parti-pris émotionnel parasite là encore toute la scène, qui semble pourtant reposer sur une idée bien mal exploitée. C'est avec logique alors que le film se conclut sur le rappel de quelques faits sobres et terribles : les chiffres de la rafle du Vélodrôme d'Hiver ; mais pouvait-on envisager de terminer ce film d'une autre façon ?

Au fond, qu'est-ce La rafle ? Est-ce un documentaire ? Mais un documentaire est fait pour instruire et pour donner à réfléchir. Est-ce une fiction ? Mais les faits racontés sont réels. Alors ? Il est bien difficile de répondre à cette question au sortir de ce film. Est-ce à dire que les auteurs eux-mêmes ne savaient pas ce qu'ils devaient tourner au juste ? Voilà qui serait fâcheux, mais qui expliquerait pour le coup pourquoi ce film est si décevant...Share/BookmarkWikio Voter !